‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 65 sur 96 · A M. DE MONCRIF · texte numérisé non relu

A M. DE MONCRIF

DE l'académie FRANÇOISE '.

J'ouBi^iAi d'avoir l'honneur de vous dire , monsieur, que , si ie sieur Preau (6) , dans l'édition de ce petit roman ', alloit mettre quelque chose qui, directement ou indirectement, pût faire penser que j'en suis l'auteur, il me désobligeroit beaucoup. Je suis à l'égard des ouvrages qu'on m'a attribués, comme la Fontaine-Martel (7) étoit pour les ridicules; on me les donne, mais je ne les prends point. Mille excuses, monsieur; et faitesimoi l'honneur de me croire, monsieur, plus que je ne saurois vous dire, votive très-humble et trèsobéissant serviteur.

Ce 36 avril 1738.

* Cette lettre, toute écrite de la maiii de Montesquieu, est con- •ervée dans Asiiridge Collection ; Mss. Francis Henry Egerton. 2 Le Temple de Gnide.

A M. L'ABBÉ VENUTI (8)

A Clérac.

J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, avec beaucoup plus de joie que je n'aurois cru, parce que je ne savoispas que M. l'abbé de Clérac, que j'honorois déjà beaucoup , fut le frère de M. le chevalier Yenuti (9) , avec qui j'ai eu le plaisir de contracter amitié à Florence, et qui m'a procuré l'honneur d'une place dans l'académie de Cortone. Je vous supplie, monsieur, d'avoir pour moi les mêmes bontés qu'a eues monsieur votre frère. M. Champagne m'a écrit le beau présent que vous lui aviez remis pour moi, dont je vous suis infiniment obligé. M. Baritaut m'avoit déjà fait lire une partie de cet ouvrage: et ce qui m'a touché dans vos dissertations, c'est qu'on y voit un savant qui a de l'esprit; ce qui ne se trouve pas toujours.

Vous êtes cause, monsieur, que l'académie de Bordeaux (10) me presse Fépée dans les reins pour obtenir un arrêt du conseil pour la créatioii de vingt associés au lieu de vingt élèves. L'envie

igS LETTRES

qu'elle a de vous avoir , et la difficulté d'autre part que toutes les places d'associés sont remplies, fait qu'elle désire de voir de nouvelles places créées. Les affaires de M. le cardinal de Polignac et d'autres font que cet arrêté n'est pas encore obtenu. J'écris à nos messieurs que cela ne doit pas empêcher, et que vous méritez, si la porte est fermée, que l'on fasse une brèche pour vous faire entrer. J'espère, monsieur, que l'année prochaine, si je vais en province , j'aurai l'honneur de vous voir à Clérac , et de vous inviter à venir à Bordeaux. Je chérirai tout ce qui pourra faire et augmenter notre connoissance. Personne n'est au monde plus que moi et avec plus de respect, etc. P. S. Quand vous écrirez à M. le chevalier Venuti, ayez la bonté, monsieur, de lui dire mille choses de ma part : ses belles qualités me sont encore présentes.

De Paris, le 19 mars 1739.

A L'ABBÉ MARQUIS INICCOLINI.

A Florence.

J'ai reçu, cher et illustre abbé (ii), avec une véritable joie, la lettre que vous m'avez fait l'hon-

FA3IIL1ÈRES. 2C)9

neur de m'écrire. Vous êtes un de ces hommes que l'on n'oublie point , et qui frappez une cervelle de votre souvenir. Mon cœur, mon esprit, sont tout à vous, mon cher abbé.

Vous m'apprenez deux choses bien agréables : l'une, que nous verrons monseigneur Cerati en France; l'autre, que madame la marquise Ferroni se souvient encore de moi. Je vous prie de cimenter auprès de l'un et de l'autre cette amitié que je voudrois tant mériter. Une des choses dont je prétends me vanter, c'est que moi , habitant d'audelà des Alpes, aie été aussi enchanté d'elle (12) que vous tous.

Je suis à Bordeaux depuis un mois, et j'y dois rester trois ou quatre mois encore. Je serois inconsolable si cela me faisoit perdre le plaisir de voir le cher Cerati. Si cela étoit, je prétendrois bien qu'il vînt me voir à Bordeaux. Il verroit son ami : mais il verroit mieux la France , où il n'y a que Paris et les provinces éloignées qui soient quelque chose , parce que Paris n'a pas pu encore les dévorer. Il feroit les deux côtés du carré au lieu de faire la diagonale, et verroit les belles provinces qui sont voisines de l'Océan , et celles qui le sont de la Méditerranée.

Que dites-vous des Anglois? voyez comme ils couvrent toutes les mers. C'est une grande baleine ; Et latum sub pectore possidet œquor. La

3oO LETTRES

reine d'Espagne a appris à l'Europe un grand secret; c'est que les Indes, qu'on croyoit attachées à l'Espagne par cent mille chaînes, ne tiennent qu'à un fil. Adieu, mon cher et illustre abbé; accordezmoi les sentiments que j'ai pour vous. Je suis avec toute sorte de respect.

De Bordeaux, le 6 mars 1740-

A MONSEIGNEUR CERATI.

A Plse.

J'ai reçu votre lettre bien tard , monseigneur ; car elle est datée du lo janvier, et je ne l'ai reçue que le 5 de mai à Bordeaux , où je suis depuis un mois , et où je resterai trois ou quatre autres. Promettez-moi et jurez-moi que, si je ne suis pas à Paris quand vous y passerez , vous viendrez me voir à Bordeaux, et vous prendrez cette route en retournant en Italie. Je l'ai mandé à Niccolini; il ne s'agit que de faire les deux côtés du pa 'allélogramme, au lieu de la diagonale, et vous verrez la France ; au lieu que , si vous traversez par le milieu du royaume, vous ne verrez que Paris, et vous ne verrez pas votre ami. JNIais je dis tout cela

FAMILIÈRES. 3oi

en cas que je ne sois pas à Paris. Quand vous y serez, je vous en ferai les honneurs, soit que j'y sois ou que je n'y sois pas, et je vous introduirai sur le mont Parnasse. Si vous passez en Angleterre, mandez-le-moi, afin que je vous donne des lettres pour mes amis. Enfin , j'espère que vous voudrez bien m'écrire pendant votre voyage , et me donner des nouvelles de votre marche. Mon adresse est à Bordeaux , ou à Paris , rue Saint-Dominique. Vous allez faire le voyage le plus agréable que l'on puisse faire. A l'égard des finances, si je suis à Paris , je serai votive Mentor.Vous } trouverez à pied une infinité de gens de mérite, et la plupart des carrosses pleins de faquins. M. le cardinal de Polignac a fort bien fait de n'aller pas au conclave , et de laisser cette affaire à d'autres. Il se porte très -bien, et c'est la plus grande de ses affaires. Vous le verrez aussi aimable , quoiqu'il ne soit pas à la mode. Adieu, monseigneur ; j'ai et j'aurai pour vous toute ma vie les sentiments du monde les plus tendres : autant que tout le monde vous estime, autant moi je vous aime; et, en quelque lieu du monde que vous soyez, vous serez toujours présent à mon esprit. J'ai l'honneur d'être avec toute sorte de respect et de tendresse, etc.

3oa LETTRES

A M. L'ABBÉ VENUTL

A Glérac.

Je n'ai que le temps de vous écrire un mot, monsieur. Quelques-uns de vos amis m'ont demandé de parler à madame de Tencin sur des lettres que l'on écrit contre vous (i 3). Comme je ne sais rien de tout ceci, et que j'ignore si ce sont les premières lettres ou des nouvelles, je vous prie de m'éclaircir sur ce que je dois dire au cardinal qui va arriver, et de croire que personne ne prend plus la liberté de vous aimer , ni d'être avec plus de respect.

De Paris, le 17 a\Tll ly/îi.

A M. L'ABBÉ DE GUASCO

A Turin.

Je suis fort aise , mon cher ami, que la lettre que je vous ai donnée pour notre ambassadeur vous ait procuré quelques agréments à Turin, et

FAMILIÈRES. ' 3o3

lin peu dédommagé des duretés (i4) du marquis d'Orméa. J'étois bien sûr que M. et madame de Sénectère se feroient un plaisir de vous connoître, et, dès qu'ils vous connoîtroient, qu'ils vous recevroient à bras ouverts. Je vous charge de leur témoigner combien je suis sensible aux égards qu'ils ont eus à ma recommandation. Je vous félicite du plaisir que vous avez eu de faire le voyage avec M. le comte d'Egmont : il est effectivement de mes amis , et un des seigneurs pour lesquels j'ai le plus d'estime. J'accepte l'appointement de souper chez lui avec vous à son retour de Naples; mais je crains bien que si la guerre continue, je ne sois forcé d'aller planter des choux à la Brède. Notre commerce de Guienne sera bientôt aux abois; nos vins nous resteront sur les bras; et vaus savez que c'est toute notre richesse. Je prévois que le traité provisionnel de la cour de Turin avec celle de Vienne nous enlèvera le commandeur de Solar; et, en ce cas, je regretterai moins Paris. Dites mille choses pour moi à M. le marquis de Breil. L'humanité lui devra beaucoup pour la bonne éducation qu'il a donnée à M. le duc de Savoie, dont j'entends dire de très-belles choses. J'avoue que je me sens un peu de vanité de voir que je me formai une juste idée dece grand homme lorsque j'eus l'honneur de le connoître à Vienne. Je voudrois bien que vous fussiez de retour à Pa-

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ris avant que j'en parte ; et je me réserve de vous dire alors le secret du Temple de Gnide (i5). Tâchez d'arranger vos intérêts domestiques le mieux que vous pourrez, et abandonnez à un avenir plus favorable la réparation des torts du ministère contre votre maison. C'est dans vos principes, vos occupations et votre conduite, que vous devez chercher, quant à présent, des armes , des consolations et des ressources. Le marquis d'Orméa n'est pas un homme à reculer ; et, dans les circonstances où l'on se trouve à votre cour, on fera peu d'attention à vos représentations. L'ambassadeur vous salue. Il commence à ouvrir les yeux sur son amie : j'y ai un peu contribué , et je m'en félicite, parce qu'elle lui faisoit faire mauvaise figure. Adieu.

De Paris, 1743-

AU COMTE DE GUASCO (i5),

COLONEL d'infanterie.

J'ai été enchanté, monsieur le comte, de recevoir une marque de votre souvenir par la lettre que m'a envoyée monsieur votre frère. Madame de Tencin (17) et les autres personnes auxquelles

FAMILIÈRES. 3oS

j'ai fait vos compliments me chargent de vous témoigner aussi leur sensibilité et leur reconnoissance. Je suis fâché de ne pouvoir satisfaire votre curiosité touchant les ouvrages de notre amie ; c'est un secret (17) que j'ai promis de ne point révéler.

La confiance dont vous m'honorez •exige que je vous parie à cœur ouvert sur ce qui fait le sujet intéressant de votre lettre. Je ne dois point vous cacher que je l'ai communiquée à M. le commandeur de Solar, qui est de vos amis, et nous nous sommes trouvés d'accord que les offres que vous fait ^I. de Belle-Isle , pour vous attacher , vous et monsieur votre frère (18) , au service de France, ne sont point acceptables. Après tout le bien que les lettres de jM. de La Chétardie lui ont dit de vous, il est inconcevable qu'il ait pu se flatter de vous retenir en vous proposant des grades audessous de ceux que vous avez. Je ne sais sur quoi il fonde que l'on ne considère pas tout à fait en France les grades du service étranger comme ceux de nos troupes. Cette maxime ne seroit ni juste, ni obligeante, et nous priveroit de fort bons officiers. Je pense que vous avez très-bien fait de ne point vous engager dans son expédition avant que d'avoir de bonnes assurances de la cour sur les conditions qui vous conviennent : mais puisqu'il paroit que vous êtes déjà décidé pour

MOSTES'o. ctiv. me'..

3o6 LETTRES

le refus, il est inutile de vous présenter ici d'autres réflexions.

Les propositions du ministre de Prusse pour la levée d'un régiment étranger méritent sans doute plus d'attention dès qu'elles peuvent se combiner avec vos finances. Mais il faut calculer pour l'avenir : quelle assurance qu'à la paix le régiment ne soit point réformé ? et, en ce cas, quel dédommagement pour les avances que vous seriez obligé de faire? En matière d'intérêt il faut bien stipuler avec cette cour. Je doute d'ailleurs que le génie italien s'accommode avec l'esprit du service prussien : j'aurois bien des choses à vous dire là-dessus ; mais vous êtes trop clairvoyant.

A l'égard des avantages que l'on vous fait entrevoir au service du nouvel empereur, vous êtes plus à portée que moi de juger de leur solidité , et trop sage pour vous laisser éblouir. Pour moi , qui ne suis pas encore bien persuadé de la stabilité du nouveau système politique d'Allemagne, je ne fonderois pas mes espérances sur une fortune précaire et peut-être passagère. Par ce que j'ai l'honneur de vous dire, vous sentez que je ne puis qu'approuver la préférence que vous donneriez à des engagements pour le service d'Autriche. Outre que c'est là votre première inclination , l'exemple de nombre de vos compatriotes vous prouve que c'est le service natxirel de votre nation. Quels que

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soient les revers actuels de la cour de Vienne, je ne les regarde que comme des disgrâces passagères ; car une grande et ancienne puissance qui a des forces naturelles et intrinsèques ne sauroit tomber tout à coup. En supposant même quelques échecs , le service y sera toujours plus solide que celui d'une puissance naissante. Il y a tout à parier que la cour de Turin , dans la guerre présente , fera cause commune avec celle de Vienne ; par conséquent les raisons qui vous détournèrent en quittant le Piémont de passer au service autrichien (19) cessent dans les circonstances présentes. Je ne vois pas même de meilleur moyen de vous moquer de l'inimitié du marquis d'Orméa que de servir une cour alliée , dans laquelle, en considérant ce qui s'est passé (20) autrefois, il ne doit pas avoir beaucoup de crédit. Vous étee prudent et sage ; ainsi je soumets à votre jugement des conjectures auxquelles le désir sincère de vos avantages a peut-être autant de part que la raison. J'apprendrai avec bien du plaisir le parti que vous aurez pris , et j'ai l'honneur de vous assurer de mon respect.

A Francfort, en 174a.

5oS LETTRES

A M. L'ABBÉ DE GUASCO (21)

L'aebé Venuti m'a fait part, mon cher abbé, de l'affliction que vous a causée la mort de votre ami le prince Cantimir, et du projet que vous avez formé de faire un voyage dans nos pr J^inces méridionales pour rétablir votre santé. Vous trouverez partout des amis pour remplacer celui que vous avez perdu; mais la Russie ne remplacera pas si aisément un ambassadeur (22) du mérite du prince Cantimir. Or je me joins à l'abbé Venuti pour vous presser d'exécuter votre projet : l'air, les raisins, le vin des bords de la Garonne et l'humeur des Gascons sont d'excellents antidotes contre la mélancolie. Je me fais une fête de vous mènera ma campagne de La Brède, où vous trouverez un château, gothique à la vérité, mais orné de dehors charmants, dont j'ai pris l'idée en Angleterre. Comme vous avez du goût, je vous consulterai sur les choses que j'entends ajouter à ce qui est déjà fait; mais je vous consulterai surtout sur mon grand ouvrage *, qui avance à pas

' L'Esprit des Lois.

FAMILIÈRES. SOQ

(le géant depuis que je ne suis plus dissipé par les diners et les soupers de Paris. Mon estomac s'en trouve aussi mieux, et j'espère que la sobriété avec laquelle vous vivrez chez moi sera le meilleur spécifique contre vos incommodités. Je vous attends donc cette automne, très-empressé de vous embrasser.

De Bordeaux , le i" août 1744-

AU MÊME

Nous partirons lundi , docte abbé, et je compte sur vous. Je ne pourrai pas vous donner une place dans ma chaise de poste, parce que je mène madame de Montesquieu ; mais je vous donnerai des chevaux. Yous en aurez un qui sera comme un bateau sur un canal tranquille, et comme une gondole de Venise, et comme un oiseau qui plane dans les airs. La voiture du cheval est très-bonne pour la poitrine; M. Sidenham la conseille surtout; et nous avons eu un grand médecin quiprétendoit que c'étoit un si bon remède, qu'il est mort à cheval. Nous séjournerons à LaBrède jusqu'à la Saint-Martin; nous y étudierons, nous

nous promènerons , nous planterons des bois , et ferons des prairies. Adieu, mon cher abbé; je vous embrasse de tout mon cœur.

De Bordeaux, le 3o septembre 1744-

AU MÊME

Je serai en ville après-demain. Ne vous engagez pas à dîner, mon cher abbé, pour vendredi; vous êtes invité chez le président Barbot. Il faudra y être arrivé à dix heures précises du matin, pour commencer la lecture du grand ouvrage que vous savez * ; on lira aussi après dîner : il n'y aura que vous , avec le président et mon fils ; vous y aurez pleine liberté de juger et de critiquer (^ 3).

Je viens d'envoyer votre anacréontique (24) à ma fille ; c'est une pièce charmante dont elle sera fort flattée. J'ai aussi lu votre étrenne ou épître pétrarquesque à madame de Pontac; elle est pleine d'idées agréables. L'abbé, vous êtes poète, et on diroit que vous ne vous en doutez pas. Adieu.

De La Brède, le lo février 1745.

* L'Esprit des Lois.

FAMILIÈRES. 5ll

A LA COMTESSE DE PONTAC (aS).

De Clérac , à Bordeaux.

Vous êtes bien aimable , madame , de m'avoir écrit sur le mariage de ma fille (26); elle et moi vous sommes très-dévoués; et nous vous demandons tous deux l'honneur de vos bontés. J'apprends que les jurats (27) ont envoyé une bourse de jetons , de velours brodé , à l'abbé Venuti : je croyois qu'ils ne sauroient pas faire cela même. Le présent n'est pas important; mais c'est le présent d'une grande cité , et ce régal auroit encore très-bon air en Italie : mais là il n'a pas besoin de bon air, parce que l'abbé y est si connu , qu'on ne peut rien ajouter à sa considération. Dites, je vous prie, à l'abbé de Guasco que je ne puis comprendre comment les échos ont pu porter à monsieur le Mercure de Paris des vers (28) faits dans le bois de LaBrède. Je suis fâché de ne l'avoir pas su plus tôt , parce que j'aurois donné ce sonnet en dot à ma fille. J'ai l'honneur d'être , madame, avec toute sorte de respect.

A MONSEIGNEUR CERATI.

J'appre>-ds, monseigneur, par votre lettre, que vous êtes arrivé heureusement à Pise. Comme vous ne ms dites rien de vos yeux , j'espère qu'ils se seront fortifiés. Je le souhaite bien, et que vous puissiez jouir agréablement de la vie, pour vous et pouF les délices de vos amis. Vous m'exhortez

à publier Je vous exhorte fort vous-même à

nous donner une relation des belles réflexions que vous avez faites dans les divers pays que vous avez vus. Il y a beaucoup de gens qui paient les chevaux de poste : mais il y a peu de voyageurs , et il n'y en a aucun comme vous. Dites à l'abbé Niccolini qu'il nous doit un voyage en France; et je vous prie de l'assurer de l'amitié la plus tendre.

Je voudrois bien pouvoir vous tenir tous deux dans la terre de La Brède, et là y avoir de ces conversations que l'ineptie ou la folie de Paris rendent rares. J'ai dit à M. l'abbé Vénuti que ses médailles étoient vendues. Nous avons ici l'abbé de Guasco, qui me tient fidèle compagnie à La Brède. Il me charge de vous faire bien des compliments. Il faut avouer que l'Italie est une belle chose, car tout le

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monde veut l'avoir. Voilà cinq armées qui vont se la disputer. Pour notre Guienne, ce ne sont que des armées de gens d'affaires qui en veulent faire la conquête, et ils la font plus sûrement que le comte de Gages. Je crois qu'à présent il se fait bien des réflexions sous la grande perruque du marquis d'Orméa. Je n'irai à Paris d'un an tout au plus tôt. Je n'ai pas un sou pour aller dans cette ville, qui dévore les provinces, et que l'on prétend donner des plaisirs , parce qu'elle fait oublier la vie. Depuis deux ans que je suis ici, j'ai continuellement travaillé à la chose dont vous me parlez ' ; mais ma vie avance, et l'ouvrage recule à cause de son immensité : vous pouvez être bien sur que vous en aurez d'abord des nouvelles. On m'avertit que mon papier finit. Je ^ous embrasse mille fois.

De Bordeaux, le i6 juin 1745.

A M. L'ABBÉ DE GUASCO

A Clérac.

Vous avez bien deviné, et depuis trois jours j'ai fait l'ouvrage de trois mois; de sorte que, si vous

' L'Esprit des Lois.

3r4 LETTRES '

êtes ici au mois d'avril, je pourrai vous donner la commission dont vous voulez bien vons charger pour la Hollande, suivant le plan que nous avons fait. Je sais à cette heure tout ce que j'ai à faire. De trente points je vous en donnerai vingt-six : or, pendant que vous travaillerez de votre côté, je vous enverrai les quatre autres. Le P. Desmolets m'a dit qu'il avoit trouvé un libraire pour votre manuscrit des Satires (2 y), mais que personne ne veut de votre savante dissertation ; parce qu'on est sûr du débit de ce qui porte le nom de satires, et très-peu des dissertations savantes. Votre censeur est mort; mais je m'en console, puisque l'auteur est encore en vie. Vous avez bien tort de me reprocher de ne pas vous écrire des nouvelles, A'^ous qui ne m'avez rien dit sur le mariage de mademoiselle Mimi , ni sur mes vendanges de Clérac , qui ne seront sûrement pas si bonnes qu'elles l'auroient été, par la consommation de raisins que vous avez faite dans mes vignes. On ne croit pas que les affaires de milord Morthon (3o) soient aussi mauvaises qu'on l'a cru dans le public, aigri par la guerre contre les Anglois. Le P. Desmolets n'a point eu de tracasseries dans sa congrégation, d'autant plus qu'il ne porte point de perruque (3 1 ) ; mais il dit que vous lui donnez trop de commissions. Je vous donne la devise du porc-épic, Cominiis emîniis. Le P. Desmolets dit que vous

FAMILIÈRES. 3l5

avez plus d'affaires que si vous alliez faire la conquête de de la Provence : .... remarquez que c'est le P. Desmolets qui dit cela. Pendant que vous serez à Clérac, prenez bien garde à trois choses; à vos yeux, aux galanteries de M. de La Mire , et aux citations de saint Augustin dans vos disputes de controverse. J'envie à madame de Montesquieu le plaisir qu'elle aura de vous revoir. Adieu; je vous embrasse.

De Paris, tj^fi.

AU MÊME

Je ne sais quel tour a fait la lettre que vous m'avez écrite de Barége; elle ne m'est parvenue que depuis peu de jours. J'ai été très-scandalisé de

la tracasserie de M. le chevalier d' C'est un

plaisant homme que ce prétendu gouverneur de Barége ; il faut que le cordon bleu lui ait tourné la tête. Quand je le verrai à Paris, je ne manquerai pas de lui demander si vous avez fait bien des progrès en politique par la lecture de ses gazettes.

J'ai conté ici la querelle d'Allemand qu'il vous a faite, faisant bien remarquer qu'il est fort singulier qu'un homme né dans les états du roi deSar-

3l6 LETTRES

daigne soit inquiet de la petite vérole de ce monarque; et que, tenant par deux frères à la cour de Vienne , il montre d'être fâché de ses échecs. Sachez, mon cher ami, qu'il y a des seigneurs avec qui il ne faut jamais disputer après dîner. Vous avez agi très-prudemment en lui écrivant après son réveil. Votre lettre est digne devons, et je suis enchanté qu'elle l'ait désarmé. Vous devez être glorieux d'avoir triomphé, le jour de Saint- Louis , d'un de nos lieutenants-généraux sans que personne vous ait aidé.

Mandez-moi si vous accompagnerez madame de Montesquieu à Clérac : car mon ouvrage avance ' ; et si vous prenez la route opposée , il faut que je sache où vous faire tenir la partie qui va être prête. Je souhaite que votre voyage sur le pic du midi soit plus heureux que la chasse d'amiante et la pêche des truites du lac des Pyrénées. Mon ami , je vois que les choses difficiles ont de grands attraits pour vous , et que vous suivez plus votre curiosité que vous ne consultez vos forces. Souvenez-vous que vos yeux ne valent guère mieux que les miens : laissez que mon fils, qui en a de bons, grimpe sur les montagnes, et y aille faire des recherches sur l'histoire natiirelle; mais gardez les vôtres pour les choses nécessaires. Si l'on vous a regardé comme un politique dan-

* L'Esprit des Lois.

t^ereiix parce que vous aimez à lire les gazettes , vous courez risque que l'on vous fasse passer pour un sorcier si vous allez grimpant sur des rochers escarpés. Adieu.

De Paris, en août 1746.

AU MÊME

J'ai lu , docte abbé , votre dissertation avec plaisir, et je suis sûr que je vous mettrai sur la tète un second laurier (Sa) de mon jardin , si vous êtes à La Brède, comme je l'espère, lorsqu'il vous aura été décerné par l'académie. Le sujet est beau , vaste , intéressant , et vous l'avez fort bien traité. Je suis bien aise de vous voir, vous, chasser sur mes terres. Il y a deux choses dans votre dissertation que je voudrois que vous éclaircissiez : la première , c'est qu'on pourroit croire que vous mettez Carthage, après la seconde guerre punique, au rang des villes autonomes soumises à l'empire romain ; vous savez qu'elle continua d'être un état libre et absolument indépendant : la seconde remarque regarde ce que vous dites du titre à'éleuthérie. Vous n'indiquez point de différence entre les villes qui prenoient ce titre et celles qui pre-

il 8 LETTRES

noient celui à' autonomes. Vous n'avez fait que toucher ce point, et il mériteroit d'être éclairci. Vous savez qu'on dispute là-dessus, et que des savantsprétendent que Xéleuthérie disoit quelque chose de plus que Y autonomie. Je vous conseille d'examiner un peu la chose, et de faire à ce sujet une addition à votre dissertation.

J'ai fait faire une berline, afin que je vous mène plus commodément à Clérac, que vous aimez tant. Nous ne disputerons plus sur l'usure (33), et vous gagnerez deux heures par j our. Mes prés ont besoin de vous. L'Eveillé (34) ne cesse de dire : Oh ! si monsieur Uabbat étoit ici! Je vous promets qu'il sera docile à vos instructions : il fera tant de rigoles (35) que vous voudrez. Mandez-moi si je puis me flatter que vous prendrez la route de la Garonne , parce qu'en ce cas je profiterai d'une occasion qui se présent-e pour envoyer directement mon manuscrit ' à l'imprimeur. Pour vous avoir, je vous dégage de votre parole; aussi bien l'impression ne doit point être faite en Hollande, encore moins en Angleterre, qui est une ennemie avec laquelle il ne faut avoir de commerce qu'à coups de canon. Il n'en est pas de même des Piémontais, car il s'en faut bien que nous soyons en guerre avec * eux ; ce n'est que par manière d'acquit que nous assiégeons leurs places, et qu'ils prennent prison-

* L'Esprit des Lois.

FAMILIÈRES. ^FQ

niers tant de nos bataillons (36). Vous n'avez donc point de raisons de nous quitter; vous serez toujours reçu comme un ami en Guienne. Nous nous piquerons de ne pas céder au Languedoc et à la Provence, Je vous remercie d'avoir parlé de moi al serenissimo , très-flatté qu'il se soit souvenu que j'ai eu l'honneur de lui faire ma cour à Modène. Je vous enverrai mon livre, que vous me demandez pour lui. Vous trouverez ci-joints les éclaircissements (37) peu éclaircissants que vous envoie le chapitre de Comminges. L'ahbé, vous êtes bien simple de vous figurer que des gens de chapitre se donnent la peine de faire des recherches littéraires : ce n'est pas moi, c'est mon frère, qui est doyen d'un chapitre , qui vous dit de vous mieux adresser. Que cela ne vous fasse cependant pas suspendre votre histoire de Clément V (38) : vous l'avez promise à notre académie. Revenez, et vous y travaillerez plus à l'aise sur le tombeau (39) de ce pape. Je prétends que vous ne laissiez pas l'article de Brunissende (4o)j car je crains que vous ne soyez trop timoré pour nous en parler; je ne vous demande que de mettre une note. Vos recherches vous feront lire des savants ; et un trait de galanterie vous fera lire de ceux qui ne le sont pas. J'ai envoyé votre médaille à Bordeaux, avecordredelaremettreaM.de Tourny, pour la remettre à monsieur l'intendant

de Languedoc. Mon cher abbé , il y a deux choses difficiles, d'attraper la médaille, et que la médaille vous attrape. Adieu; je vous attends, je vous désire, et vous embrasse de tout mon cœur.

De Paris, en 1746.

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