A LA MARQUISE DU DEFFAND
Je vous avois promis , madame , de vous écrire : mais que vous manderai-je dont vous puissiez vous soucier? Je vous offre tous les regrets que j'ai de ne plus vous voir. A présent que je n'ai que des objets tristes, je m'occupe à lire des romans ; quand je serai heureux, je lirai de vieilles chroniques pour tempérer les biens et les maux : mais je sens qu'il n'y a pas de lectures qui puissent remplacer un quart d'heure de ces soupers qui faisoient mes délices. Je vous prie de parler de moi à madame Du Châtel. J'apprends que les requêtes du palais
n'ont pas été favorables à madame de Stainville ; ^tes-lui combien je suis sensible à tout ce qui la touche, et cette personne charmante qui n'aura jamais de rivale aux yeux de personne que madame sa mère. Parlez aussi de moi à ce président qui me touche comme les Grâces et m'instruit comme Machiavel, qui ne se soucie point de moi, parce qu'il se soucie de tout le monde , et dont j'espère toujours d'acquérir l'estime, sans jamais pouvoir espérer les sentiments. Je n'aurois jamais fini , si je voulois suivre cette phrase ; mais c'est assez le désobliger pour le mal que je lui veux.
Je n'entends ici parler que de vignes, de misère et de procès , et je suis heureusement assez sot pour m'accuser de tout cela , c'est-à-dire pour m'y intéresser. Mais je ne songe pas que je vous ennuie à la mort, et que la chose du monde qui voLis fait le plus de mal , c'est l'ennui ; et je ne dois pas vous tuer , comme font les Italiens , par une lettre.
Je vous supplie, madame , d'agréer mon respect.
DeLaBrède, i5 juin lySr (97).
A LA MÊME
Vous vous moquez de moi ; ce n'est pas le premier président que je crains, c'est le président; ce n'est pas celui qui croit dire tout ce que vous voulez, c'est celui qui dit tout ce qu'il veut. J'aime bien ce que vous dites , que vous n'avez suivi vos compagnes que pour tuer le temps , et que vous n'avez jamais tant trouvé qu'il mérite de l'être. Eh bien ! soit, tuons-le ; mais je le connois , il reviendra nous faire enrager. Je suis enchanté que vous ayez fait mon apologie ; vous me couvrirez de votre égide, et, ce qui sera singulier, les Grâces y seront peintes. Je vous demande en grâce de me l'envoyer par le premier courrier, avec une lettre de vous , s'il se peut.
Le chevalier d'Aydies m'a mandé qu'il avoit gagné son procès. Le père bénédictin dont je savois si bien le nom, et que j'ai oublié, n'avoit donc évité des coups de pied dans le ventre que pour tomber dans l'infamie de perdre un procès avec lequel il tuoit le temps et le chevalier. Je vous prie, madame, de vouloir bien parler de moi; c'est au chevalier. Je vous prie de parler aussi de
moi à madame du Châtel. Je lui sais bon gré de vous avoir inspiré de me communiquer le secret. Mais pourquoi dis-je que je lui sais bon gré de cela? je lui sais bon gré de tout. L'abbé de Guasco me barbouille toute cette histoire : il me dit que c'est M. de Révol , conseiller au parlement , qui a donné le manuscrit , qui est , dit-il , très-savant. C'est depuis qu'il a une dignité dans le chapitre de Tournay qu'il ne sait ce qu'il dit. Je vous prie, madame, de vouloir bien remercier M. d'Alembert de la mention qu'il a faite de moi dans sa préface. Je lui dois encore un remercîment pour avoir fait cette préface si belle : je la lirai à mon arrivée à Bordeaux. Agréez, je vous prie, etc.
De Clérac, i5 juillet 1751.