‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 80 sur 96 · LVI · texte numérisé non relu

LVI

A LA MÊME

Vous dites , madame, que rien n'est heureux , depuis l'ange jusqu'à l'huître : il faut distinguer. Les séraphins ne sont point heureux, il sont trop sublimes : ils sont comme Voltaire et Maupertuis , et je suis persuadé qu'ils se font là-haut de mauvaises affaires ; mais vous ne pouvez douter que les chérubins ne soient très-heureux. L'huître

n'est pas si malheureuse que nous , on l'avale sans qu'elle s'en doute; mais pour nous, on vient nous dire que nous allons être avalés , et on nous fait toucher au doigt et à l'œil que nous serons digérés éternellement. Je pourrois parler à vous , qui êtes gourmande , de ces créatures qui ont trois estomacs : ce seroit bien le diable si dans ces trois il n'y en avoit pas de bons. Je reviens à l'huître : elle est malheureuse quand quelque longue maladie fait qu'elle devient perle : c'est précisément le bonheur de l'ambition. On n'est pas mieux quand on est huître verte ; ce n'est pas seulement un mauvais fond de teint, c'est un corps mal constitué.

Vous dites que je n'ai point écrit à madame la duchesse de Mirepoix ; j'en ai découvert deux raisons : c'est qu'elle est malade , et qu'elle est dans les embarras de la cour. A l'égard de d'Alembert, j'ai plus d'envie que lui , et autant d'envie que vous , de le voir de l'académie ; car je suis le chevalier de l'ordre du mérite. 11 est vrai qu'à la dernière élection il y eut quelque espèce de composition faite , qui barbouille un peu l'élection prochaine; mais je vous parlerai de tout cela à mon retour , qui sera vers le 1 5 ou la fin de novembre. Je suis pourtant bien ici; mais les hommes ne quittent-ils pas sans cesse les lieux où ils savent qu'ils sont bien , pour ceux où ils espèrent d'être

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mieux? J'irai vous marquer ma reconnoissance des choses charmantes que vous nous dites toujours, et qui nous plaisent toujours plus qu'à vous. Je vous félicite d'être chez madame de Betz. Nous sommes dans des maisons de même goût; car je me trouve au milieu des bois que j'ai semés et de ceux que j'ai envoyés aux airs. Je vous prie de vouloir bien faire mes compliments aux maîtres de la maison , et d'agréer , madame , le respect et l'amitié la plus tendre.

De La Brède , le 1 2 septembre 1 7 5 1 .

A M. L'ABBÉ DE GUASCO

J'ai reçu , monsieur le comte , à La Brède , où je suis et je voudrois bien que vous fussiez, votre lettre datée de Turin. M. le marquis de Saint- Germain (98), qui s'intéresse vivement à ce qui vous regarde, m'avoit déjà appris la manière distinguée dont vous avez été reçu à votre cour , et la justice qu'on vous y a rendue. Il est consolant de voir un roi réparer les torts que son ministre a fait essuyer ; et je vois avec joie qu'avec le temps le mérite est toujours reconnu par les princes éclairés qui se donnent la peine de voir les choses

FAMILIÈRES. SqS

par eux-mêmes. Les bons offices que M. le marquis de Saint-Germain vous a rendus par ses lettres augmentent la bonne opinion que j'avois de lui. Je vous fais bien mes compliments sur l'investiture de votre comté (99); et si j'avois appris que vous aviez été investi d'une abbaye , ma satisfaction seroit aussi complète qu'eût été la réparation. Au reste, mon cher ami, je ne voudrois point qu'il vous vînt la tentation de nous quitter : vous savez que nous vous rendons justice en France, et que vous y avez des amis. Ce seroit une ingratitude à vous d'y renoncer pour un peu de faveur de cour : permettez-moi de me reposer à cet égard sur la maxime qu'on n'est pas prophète dans sa patrie.

J'ai eu ici mylord Hyde ( 1 00), qui est allé de Paris à Veretchez notre duchesse, de là à Richelieu chez monsieur le maréchal , de là à Bordeaux et à La Brède, de là à Aiguillon, où monsieur le duc a mandé qu'on lui fît les honneurs de son château ; de sorte qu'il trouve partout les empressements qui sont dus à sa naissance, et ceux qui sont dus à son mérite personnel. Milord Hyde vous aime beaucoup , et auroit bien voulu aussi vous trouver à La Brède.

Vous avez touché la vanité qui se réveille dans mon cœur dans l'endroit le pliis sensible, lorsque vous m'avez dit que S. A. R. avoit la bonté de se ressouvenir de moi : présentez, je vous prie, mes

adorations à ce grand prince ; ses vertus et ses belles qualités forment pour moi un spectacle bien agréable. Aujourd'hui l'Europe est si mêlée, et il y a une telle communication de ses parties , qu'il est vrai de dire que celui qui fait la félicité de Tune fait encore la félicité de l'autre; de sorte que le bonheur va de proche en proche ; et quand je fais des châteaux en Espagne, il me semble toujours qu'il m'arrivera de pouvoir encore aller faire ma cour à votre aimable prince. Dites au marquis de Breil et à monsieur le grand-prieur que, tant que je vivrai, je serai à eux : la première idée qui me vint, lorsque je les vis à Vienne, ce fut de chercher à obtenir leur amitié , et je l'ai obtenue. Madame de Saint-Maur me mande que vous êtes en Piémont dans une nouvelle Herculée (loi), où , après avoir gratté huit jours la terre, vous avez trouvé une sauterelle d'airain. Vous avez donc fait deux cents lieues pour trouver une sauterelle! Vous êtes tous des charlatans , messieurs les antiquaires. Je n'ai point de nouvelles ni de lettres de l'abbé Venuti depuis son départ de Bordeaux : il avoit quelque bonté pour moi avant que d'être prêtre et prévôt. Mandez-moi si vous retournerez à Paris : pour moi , je passerai ici l'hiver et une partie du printemps. La province est ruinée; et dans ce cas tout le monde a besoin d'être chez soi. On me mande qu'à Paris le luxe est affreux : nous

FAMILIÈRES. ScjS

avons perdu ici le nôtre , et nous n'avons pas perdu grand'chose. Si vous voyiez l'état où est à présent La Brède , je crois que vous en seriez content. Vos conseils ont été suivis , et les changements que j'ai faits ont tout développé : c'est un papillon qui s'est dépouillé de ses nymphes. Adieu , mon ami, je vous salue et embrasse mille fois.

De La Brède, le 9 novembre i^Sr.

AU MÊME

A Fontainebleau.

Ce que vous me mandez par votre billet d'hier De sauroit me déterminer à renoncer au principe que je me suis fait (102). Depuis le futile de La Porte (io3) jusqu'au pesant Dupin (io4), je ne vois rien qui ait assez de poids pour mériter que je réponde aux critiques : il me semble même que le public me venge assez , et parle mépris de celles du premier , et par l'indignation contre celles du second. Par le détail que vous me ferez à votre retour de ce que vous avez entendu des deux conseillers au parlement en question, je verrai s'il vaut la peine que je donne quelques éclaircisse-

ments sur les points qui ont paru les choquer. Je m'imagine qu'ils ne parlent que d'après le Nouvelliste ecclésiastique , dont les déclamations et les fureurs ne devroient jamais faire impression sur les bons esprits. A l'égard du plan que le petit ministre de Wurtemberg voudroit que j'eusse suivi dans un ouvrage qui porte le titre Ôl Esprit des lois y répondez-lui que mon intention a été de faire mon ouvrage, et non pas le sien. Adieu.

De Paris, le

AU MÊME

Mon cher ami , vous volez dans les vastes régions de l'air; je ne fais que marcher, et nous ne nous rencontrons pas. Dès que j'ai été libre de quitter Paris , je n'ai pas manqué de venir ici , où j'avois des affaires considérables. Je pars dans ce moment pour Clérac,. et l'ai avancé mon voyage d'un mois pour trouver M. le duc d'Aiguillon , et finir avec lui (io5), parce que ses gens d'affaires barbouillent plus qu'ils n'ont jamais fait. J'ai envoyé le tonneau de vin à milord Eliban , que vous m'avez demandé pour lui. Milord me le paiera ce qu'il voudra , et s'il veut ajouter à l'amitié ce qu'il voudra retrancher du prix , il me fera un présent

immense : vous pouvez lui mander qu'il pourra le garder tant de temps qu'il voudra, même quinze ans s'il veut ; mais il ne faut pas qu'il le mêle avec d'autres vins, et il peut être sûr qu'il l'a immédiatement comme je l'ai reçu de Dieu; il n'est pas pas passé par les mains des marchands.

Mon cher abbé , à votre retour d'Italie , pourquoi ne passeriez-vous pas par Bordeaux, et ne voudriez-vous pas voir vos amis, et le château de La Brède , que j'ai si fort embelli depuis que vous ne l'avez vu? c'est le plus beau lieu champêtre que je connoisse.

Sunt mihi cœlicolae ; sunt ceetera numina Fanni !

Enfin je jouis de mes prés pour lesquels vous m'avez tant tourmenté : vos prophéties sont vérifiées; le succès est beaucoup au-delà de mon attente ; l'Eveillé dit : « Boudri ben que M. Vabbat « de Guasco bis aco. »

J'ai \'ii la comtesse : elle a fait un mariage déplorable, et je la plains beaucoup. La grande envie d'avoir de l'argent fait qu'on n'en a point. Le chevalier Citran a aussi fait un grand mariage dans le même goût (io6) aux îles, qui lui a porté en dot sept barriques de sucre une fois payées. Il est vrai qu'il a fait un voyage aux îles , et qu'il a pensé apparemment crever. Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur.

De La Brède, le 16 mars 1752

AU MÊME

A Bruxelles.

Vous êtes admirable, mon cher comte, vous réunissez trois amis qui ne se sont vus depuis plusieurs années, séparés par des mers, et vous ouvrez un commerce entre eux. M. Michel (107) et moi ne nous étions pas perdus de vue; mais M. d'Ayrolles, que j'ai eu l'honneur de voir à Hanovre, m'avoit entièrement oublié. Je n'ai plus de vin de l'année passée ; mais je garderai un tonneau de cette année pour l'un et pour l'autre. Je vous ai déjà mandé que je comptois être à Paris au mois de septembre, et comme vous devez y être en même temps, je vous porterai la réponse du négociant à l'abbé de La Porte (108), qui m'a critiqué sans m'entendre; ce n'est pas un négociant soi-disant, comme vous croyez; c'en est un bien réel, et un jeune homme de notre ville , qui est l'auteur de cet écrit.

Je vous dirai, mon cher abbé, que j'ai reçu des commissions considérables d'Angleterre pour du vin de cette année; et j'espère que notre province

se relèvera un peu de ses malheurs. Je plains bien les pauvres Flamands , qui ne mangeront plus que des huîtres et point de beurre.

Je crois que le système a changé à l'égard des places de la barrière , et que l'Angleterre a senti qu'elles ne pouvoient servir qu'à déterminer les Hollandois à se tenir en paix pendant que les autres seront en guerre. Les Anglois pensent aussi que les Pays-Bas sont plus forts, en y ajoutant douze cent mille florins (109) de revenu, qu'ils ne le seroient par les garnisons des Hollandois qui les défendent si mal; de plus, la reine de Hongrie a éprouvé qu'on ne lui donnoit la paix en Flandre que pour porter la guerre ailleurs. Je ne serois pas étonné non plus que le système de l'équilibre et des alliances ne changeât à la première occasion. Il y a bien des raisons de ceci : nous en parlerons à notre aise au mois de septembre ou d'octobre. J'ai reçu une belle lettre de l'abbé Venuti , qui , après m'avoir gardé un silence continuel pendant deux ans sans raison , l'a rompu aussi sans raison.

De La Brède, le 27 juin 1751.

AU MÊME

Soyez le bien arri\i., mon cher comte. Je regrette beaucoup de n'avoir pas été à Paris pour vous recevoir. On dit que ma concierge, mademoiselle Betti, vous a pris pour un revenant, et a fait un si grand cri en vous voyant, que tous les voisins ont été éveillés. Je vous remercie de la manière dont vous avez reçu mon protégé. Je serai à Paris au mois de septembre. Si vous êtes de retour de votre résidence avant que je sois arrivé, vous me ferez honneur de porter votre bréviaire dans mon appartement : je compte pourtant y être arrivé avant vous. Vous êtes un homme extraordinaire; à peine avez-vous bu de l'eau des citernes de Tournay, que Tournay vous envoie en députation. Jamais cela n'est arrivé à aucun chanoine.

Je vous dirai que la Sorbonne, peu contente des applaudissements qu'elle recevoit sur l'ouvrage de ses députés , en a nommé d'autres pour réexaminer l'affaire (iio). Je suis là-dessus extrêmement tranquille : ils ne peuvent dire que ce que le Nouvelliste ecclésiastique a dit; et je leur dirai

ce que j'ai dit au Nouvelliste ecclésiastique; ils ne sont pas plus forts avec ce nouvelliste, et ce nouvelliste n'est pas plus fort avec eux. Il faut toujours en revenir à la raison ; mon livre est un livre de politique et non pas un livre de théologie ; et leurs objections sont dans leurs têtes, et non pas dans mon livre.

Quant à Voltaire, il a trop d'esprit pour m'entendre : tous les livres qu'il lit, il les fait, après quoi il approuve ou critique ce qu'il a fait. Je vous remercie de la critique du P. Gerdil (m) : elle est faite par un homme qui mériteroit de m'en tendre et puis de me critiquer. Je serois bien aise, mon cher ami, de vous revoir à Paris : vous me parleriez de toute l'Europe; moi je vous parlerois de mon village de La Brède, et de mon château, qui est à présent digne de recevoir celui qui a parcouru tous les pays :

Et mnris et terroe, numeroque carentis arena;, Mensorem.

Hou. Od., 11b. I, a 3.

Madame de Montesquieu , M. le doyen de Saint- Surin et moi sommes actuellement à Baron, qui est une maison entre deux mers, que vous n'avez point vue. Mon fils est à Glérac, que je lui ai donné pour son domaine avec Montesquieu. Je pars dans quelques jours pour Nisor, abbaye de

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mon frère : nous passerons par Toulouse, où je rendrai mes respects à Clémence Isaure (112), que vous connoissez si bien. Si vous y gagnez le prix, mandez-le-moi; je prendrai votre médaille en passant : aussi bien n'avez-vous plus la ressource des intendants. 11 vous faudroit un homme uniquement occupé à recueillir les médailles que vous remportez. Si vous voulez, je ferai aussi à Toulouse une visite de votre part à votre muse, Madame Montégu (i i3), pourvu que je ne sois pas obligé de lui parler, comme vous faites, en langage poétique.

Je vous dirai pour nouvelles que lesjurats comblent dans ce moment les excavations qu'ils avoient faites devant l'académie. Si les Hollandois avoient aussi bien défendu Berg-op-zoom , que monsieur notre intendant (i i4) a défendu ses fossés, nous n'aurions pas aujourd'hui la paix. C'est une terrible chose que de plaider contre un intendant; mais c'est une chose bien douce que de gagner lin procès contre un intendant. Si vous avez quelque relation avec M. de Larrey, à La Haye, parlez-lui , je vous prie, de notre tendre amitié. Je suis bien aise d'apprendre son crédit à la cour du stathouder; il mérite la confiance qu'on a en lui. Je vous embrrasse, mon cher ami, de tout mon cœur.

Be Raymond en Gascogne, le 8 août 175a.

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