‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 81 sur 96 · A LA MARQUISE DU DEFFAND · texte numérisé non relu

A LA MARQUISE DU DEFFAND

Bon cela : le chevalier de Laurency, je l'ado rerois s'il ne venoit pas de si bonne heure ; mais je vois que vous êtes arrivée à un point de perfection que cela ne vous fait rien. Je suis ravi , madame, d'apprendre que vous avez de la gaieté : vous en aviez assez pour nous. J'ai, je vous assure , un grand désir de vous revoir. Voilà bien des changements de place : ce sont les quatre coins.

J'ai reçu une lettre de madame la duchesse de Mirepoix. J'ai cru quelque temps qu'elle me querelloit de ce qu'elle ne m'avoit pas fait réponse. Madame, je voudrois être à Paris, être votre philosophe et ne l'être point, vous chercher, marcher à votre suite et vous voir beaucoup. J'ai l'honneur, madame, de vous présenter mes respects.

De La Brède , le 1 2 août 1752

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A LA MÊME

Je commence par votre apostille. Vous dites que vous êtes aveugle! Ne voyez-vous pas que nous étions autrefois, vous et moi, de petits esprits rebelles qui furent condamnés aux ténèbres? Ce qui doit nous consoler, c'est que ceux qui voient clair ne sont pas pour cela lumineux. Je suis bien aise que vous vous accommodiez du savant Bailly : si vous pouvez gagner ce point, que vous ne l'amusiez pas trop, vous êtes bien; et quand ce^a ira trop loin, vous pourrez l'envoyer à Chaulnts.

Je ferai sur la place de l'académie ce que voudront madame de Mirepoix, d'Alembert et vous ; mais je ne vous réponds pas de M. de Saint-Maur : car jamais homme n'a tant été à lui que lui. Je suis bien aise que ma défense ait plu à M. Le Monnier. Je sens que ce qui y plaît est de voir, non pas mettre les vénérables théologiens à terre , mais de les y voir couler doucement.

11 est très-singulier qu'une dame qui a un mercredi n'ait point de nouvelles. Je m'en passerai. Je suis ici accablé d'affaires : mon frère est mort.

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Je ne lis pas un livre, je me promène beaucoup, je pense souvent à vous, je vous aime. Je vous présente mes respects.

De LaBrède, le j3 septembre i-'j'i.

A L'ABBÉ DE GUASCO

YoTRE lettre , mon cher comte, m'apprend que vous êtes à Paris; et je suis étonné moi-même de ce que je n'y suis point. Le voyage que j'ai été obligé défaire à l'abba} e de Nisor avec mon frère, qui a duré près d'un mois, a roinpu toutes mes mesures, et je n'y serai qu'à la fin de ce mois ou au commencement de l'autre; car je veux absolument vous voir et passer quelques semaines avec vous avant votre départ. IMais, mon cher abbé , vous êtes un innocent, puisque vous avez deviné que je n'arriverois pas si tùt, de ne pas votis mettre dans mon appartement d'en bas; et je donne ordre à la demoiselle Betti de vous y recevoir , quoiqu'elle n'ait pas besoin d'ordre pour cela; ainsi je vous prie de vous y camper. Vous allez à Vienne : je crois que j'y ai perdu, depuis vingt-deux ans , toutes mes connoissances. Le prince Eugène vivoit alors , et ce grand homme

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me fit passer des moments délicieux (i 1 5). MM. les comtes Rinski, M. le prince de Lichtenstein , M. le marquis de Prié, M. le comte d'Harak et toute sa famille , que j'eus l'honneur de voir à N^aples où il étoit vice-roi, m'ont honoré de leurs bontés : tout le reste est mort; et moi je m.ourrai bientôt : si vous pouvez me rappeler dans leur souvenir, vous me ferez beaucoup de plaisir. Vous allez paroître sur un nouveau théâtre , et je suis sûr que vous y figurerez aussi bien que vous avez fait ailleurs. Les Allemands sont bons, mais un peu soupçonneux. Prenez garde, ils se méfient des Italiens comme trop fins pour eux; mais ils savent qu'ils ne leur sont point inutiles , et sont trop sages pour s'en passer.

Vous avez grand tort de n'avoir point passé par La Brède quand vous revîntes d'Italie. Je puis dire que c'est à présent un des lieux aussi agréables qu'il y ait en France, au château près (i i6), tant la nature s'y trouve dans sa robe de chambre et au lever de son lit. J'ai reçu d'Angleterre la réponse pour le vin que vous m'avez fait envoyer à milord Eliban; il a été trouvé extrêmement bon. On me demande une commission pour quinze tonneaux; ce qui fera qv.e je serai en état de finir ma maison rustique. Le succès que mon livre a eu dans ce pays-là contribue, à ce qu'il paroît, 'T' succès de mon vin. Mon fils ne manquera

pas d'exécuter votre coimiiissioii. A l'égard de l'homme en question, il multiplie avec moi ses torts à mesure qu'il les reconnoît; il s'aigrit tous les jours, et moi je deviens sur son sujet plus tranquille : il est mort pour moi. M. le doyen, qui est dans ma chambre, vous fait mille compliments, et vous êtes un des chanoines du monde qu'il honore le plus : lui, moi, ma femme et mes enfants, vous regardons et chérissons tous comme de notre famille. Je serai bien charmé de faire connoissance avec M. le comte de Sartirane (117) quand je serai à Paris : c'est à vous à lui donner une bonne opinion de raoi. Je vous prie de faire bien des tendres compliments à tous ceux de mes amis que vous verrez; mais si vous allez à Montigny, c'est là qu'il faut une effusion de mon cœur. Vous autres Italiens êtes pathétiques : employez-y tous les dons qne la nature vous a donnés; faites-en aussi surtout usage auprès de la duchesse d'Aiguillon et de madame Dupré de Saint-]Maur; dites surtout à celle-ci combien je lui suis attaché (i ! 8). Je suis de l'avis de milord Eliban sur la vérité du portrait que vous avez fait d'elle (^19).

Il faut que je vous consulte sur une chose, car je me suis toujours bien trouvé de vous consulter. L'auteur des Nouvelles ecclésiastiques m'a attribué, dans une feuille du 4 juin , que je n'ai vue

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que fort tard une brochure intitulée Suite de la défense de l'Esprit des Lois , faite par un protestant, écrivain (120) habile, et qui a infiniment d'esprit. L'ecclésiastique me l'attribue pour en prendre le sujet de me dire des injures atroces. Je n'ai pas jugé à propos de rien dire, i" par mépris ; 2° parce que ceux qui sont au fait de ces choses savent que je ne suis point auteur de cet ouvrage; de sorte que toute cette manœuvre tourne contre le calomniateur. Je ne connois point l'air actuel du bureau de Paris; et si ces feuilles ont pu faire impression sur quelqu'un , c'est-à-dire si quelqu'un a cru que je fusse l'auteur de cet ouvrage, que sûrement un catholique ne peut avoir fait , seroit-il à propos que je donnasse une petite réponse en une page, cum aliquo grano salis? Si cela n'est pas absolument nécessaire, j'y renonce, haïssant à la mort de faire encore parler de moi. Il faudroit que je susse aussi si cela a quelque relation avec la Sorbonne. Je suis ici dans l'ignorance de tout, et cette ignorance me plaît assez. Tout ceci entre nous, et sans qu'il paroisse que je vous en aie écrit. Mon principe a été de ne point me remettre sur les rangs avec des gens méprisables. Comme je me suis bien trouvé d'avoir fait ce que vous voulûtes quand vous me poussâtes, l'épée dans les reins, à composer ma défense (121), je n'entreprendrai

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rien qu'en conséquence de votre réponse. Huart veut faire une nouvelle édition des Lettres Persanes : mais il y a quelques juvenilia (122) que je voudrois auparavant retoucher ; quoiqu'il faut qu'un Turc voie, pense et parle en Turc, et non en chrétien , c' est à quoi bien des gens ne font point attention en lisant les Lettres Persanes.

Je vois que le pauvre Clément V retombera dans l'oubli, et que vous rJlez quitter les affaires de Philippe-le-Bel pour celles de ce siècle-ci. L'histoire de mon pays y perdra aussi bien que la république des lettres; ne manquez pas de m écrire de Vienne, et n'oubliez point de me ménager la continuation de l'amitié de monsieur votre frère; c'est un des militaires (12 5} que je regarde comme destinés à faire les plus grandes choses. Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout mon cœur.

De La Brède, le 4 octobre 1732.

AU MÊME

A Vienne.

J'ai reçu, mon cher comte, votre lettre de Vienne du 28 décembre. Je suis fâché d'avoir

])erdu ceux qui ni'avoient fait l'Iionrieur d'avoir de l'amitié pour moi. Il me reste le prince de Lichtenstein,et je vous prie de lui faire bien ma cour. J'ai reçu des marques d'amitié de M. Duval, bibliothécaire (124) de l'empereur, qui fait beaucoup d'honneur à la Lorraine sa patrie. Dites aussi, je vous prie, quelque chose de ma part à M. Van-Swieten: je suisun véritableadmirateurde cet illustre Esculape (r2i5). Je vis hier monsieur et madame de Sénectère : vous savez que je ne vois plus que les pères et les mères dans toutes les familles. Nous parlâmesbeaucoup de vous; ils vous aiment beaucoup. J'ai fait connoissance avec..., (126). Tout ce que je puis vous en dire, c'est que c'est un seigneur magnifique, et fort persuadé de ses lumières; mais il n'est pas notre marquis de Saint- Germain; aussi n'est-ii pas un ambassadeur piémontais (127). Bien de ces têtes diplomatiques se pressent trop de nous juger; il faudroit nous étudier un peu plus. Je serois bien curieux de voir les relations que certains ambassadeurs font à leurs cours sur nos affaires internes. J'ai appris ici que vous relevâtes fort à propos l'équivoque touchant la qualification de mauvais citoyen. Il faut pardonner à des ministres, souvent imbus des principes du pouvoir arbitraire , de n'avoir pas des notions bien justes sur certains points, et de hasarder des apophtegmes (128).

quinze jours que gros paquet pour

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La Sorbonne cherche toujUirs à m'attaquer il y a deux ans qu'elle travaille sans savoir guère comment s'y prendre. Si elle [ne fait mettre à ses trousses, je crois que j'aclEverai de l'ensevelir (129). J'en serois bien fâcli, car j'aime la paix par-dessus toutes choses. Il l'abbé Bonardi m'a envoyé mettre dans ma lettre pour bus. Comme je sais qu'il n'y a dedans que des viilles rapsodies que vous ne liriez point, j'ai voip vous épargner un port considérable : ainsi je gf'de la lettre jusqu'à votre retour, ou jusqu'à ceque vous me mandiez de vous l'envoyer, en as qu'il y ait autre chose que des nouvelles desaes. J'ai appris avec bien du plaisir tout ce que Dus me mandez sur votre sujet. Les choses obkeantes que vous a dites l'impératrice font hoieur à son discernement, et les effets de la htne opinion qu'elle vous a marquée lui feroit eitore plus d'honneur. Nous lisons ici la réponse d\ roi d'Angleterre au roi de Prusse , et elle psse liais ce pays-ci pour une réponse sans réplifue. Vois , qui êtes docteur dans le droit desgens , tous jugerez cette question dans votre paiiculier.

Vous avez très-bien ait de paiser par Lunéville : je juge, par la :tisfaction que j'eus moimême dans ce voyagt de celle rjue vous avez éorouvée par la graci<se réception du roi Sta-

iiislas. Il exigea dî idoL que je lui promisse de faire un autre voyage en Lorraine. Je souhaiterois bien que nous noiijy rencontrassions à votre retour d'Allemagne; l'instance que le roi vient de vous faire par sa gi^cieuse lettre d'y repasser doit vous engager à reprendre cette route. Nous voilà donc encore une ftis confrères en Apollon (i3o); en cette qualité recvez l'accolade.

De Paris, le 5 mars ijôS.

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