‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 85 sur 96 · A MADAME LA DUCHESSE D'AIGUILLON · texte numérisé non relu

A MADAME LA DUCHESSE D'AIGUILLON

J'ai reçu, madame, l'obligeante lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire dans le temps que je quittois La Brède pour partir pour Paris. Je resterai pourtant sept ou huit jours à Bordeaux

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pour mettre en ordre un vieux procès que j'ai. Je pars donc, et vous pouvez être sûre que ce n'est pas pour laSorbonne que je pars, mais pour vous. Je quitte La Brède avec regret, d'autant mieux que tout le monde me mande que Paris est fort triste. Je reçus, il y a deux ou trois jours, une lettré assez originale : elle est d'un bourgeois de Paris qui me doit de l'argent , et qui me prie de l'attendre jusqu'au retour du parlement; et je lui mande qu'il feroit bien de prendre un terme un peu plus fixe. C'est un grand fléau que cette petite-vérole : c'est une nouvelle mort à ajouter à celle à laquelle nous sommes tous destinés. Les peintures riantes qu'Homère fait de ceux qui meurent, de cette fleur qui tombe sous la faux du moissonneur, ne peuvent pas s'appliquer à cette mort-là.

J'aurois eu l'honneur de vous envoyer les chapitres que vous voulez bien me demander, si vous ne m'aviez appris que vous n'étiez plus dans le lieu où vous voulez les faire voir. Mais je vous les apporterai : vous les corrigerez, et vous me direz : Je n'aime pas cela. Et vous ajouterez : il falloit dire ainsi. Je vous prie, madame, d'avoir la bonté d'agréer les sentiments du monde les- plus respectueux.

Montesquieu.

De La Brède, le 3 décembre 1753.

A L'ABBÉ DE GUASCO

J'arrivai avant-hier au soir de Bordeaux : je n'ai encore vu personne, et je suis plus pressé de vous écrire que de voir qui que ce soit. Je verj:'ai Huart (i36); et s'il n'a pas rempli vos ordres je ■ les lui ferai exécuter : vous avez pourtant plus de I crédit que moi auprès de lui; je ne lui donne que * des phrases , et vous lui donnez de l'argent.

Je suis bien glorieux de ce que M. l'auditeur Bertolini a trouvé mon livre ' assez bon pour le rendre meilleur, et a goûté mes principes. Je vous prierai dans le temps de me procurer un exemplaire de l'ouvrage de M. Bertolini : j'ai trouvé sa préface extrêmement bien; tout ce qu'il dit est juste excepté les louanges. Mille choses bien tendres pour moi à M. l'abbé Niccolini. J'espère, mon cher abbé, que vous viendrez nous voir à Paris cet hiver, et que vous viendrez joindre les titres d'Allemagne et d'Italie à ceux de France. Si vous passez par Turin , vous savez les illustres amis que j'y ai. Je vous embrasse de tout i mon cœur.

De Paris, le u6 décembre 17 53.

' L'esprit des Lois

AU MÊME

A Naples.

Je suis à Paris depuis quelque temps, mon cher comte. Je commence par vous dire que notre libraire Huart sort de chez moi, et il m'a dit de très-bonnes raisons qu'il a eues pour vous faire enrager ; mais vous recevrez au premier jour votre compte et votre mémoire.

Vous avez une boîte pleine de fleurs d'érudition , que vous répandez à pleines mains dans tous les pays que vous parcourez. Il est heureux pour vous d'avoir paru avec honneur devant le pape (137); c'est le pape des savants : or, les savants ne peuvent rien faire de mieux que d'avoir pour leur chef celui qui l'est de l'église. Les offres qu'il vous a faites seroient tentantes pour tout autre que' pour vous, qui ne vous laissez pas tenter, même par les apparences de la fortune, et qui avez les sentiments d'un homme qui l'auroit déjà faite. Les ' belles choses que vous me dites de M. le comte de Firmian (i38) ne sont point entièrement nouvelles pour moi. Il est de votre devoir de me pro-

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curer l'honneur desy connoissance, et c'est a vous à y travailler, sans quoi vous avez très-mal fait de me dire de si belles choses. Je ne me souviens point d'avoir connu à Rome le père Contucci ( i Sg). Le seul jésuite que je voyois étoit le père Vitri, qui venoit souvent dîner chez le cardinal de Po- Hgnac : c'étoit un homme fort important (i/jo)? qui fiiisoit des médailles antiques et des articles de foi.

J'ai droit de m'attendre, mon cher ami, que vous m'écriviez bientôt une lettre datée d'Herculée, où je vous vois parcourant déjà tous les souterrains. On nous en dit beaucoup de choses : celles que vous m'en direz, je les regarderai comme les relations d'un auteur grave : ne craignez point de me rebuter par les détails.

Je suis de votre avis sur les querelles de Malte (i/îi), que l'on traite de Turc à Maure; c'est cependant l'ordre peut-être le plus respectable qu'il y ait dans l'univers , et celui qui contribue le plus à entretenir l'honneur et la bravoure dans toutes les nations où il est répandu. Vous êtes bien hardi de m'adresser votre révérend capupucin : ne craignez-vous pas que je ne lui fasse lire la lettre persane sur les capucins?

Je serai au mois d'août à La Brède, O rus! quando te aspiciam ? Je ne suis plus fait pour ce pays-ci , ou bien il faut renoncer à être citoyen

Jr'AMILlERhS. 4^3

Vous devriez bien revenir par la France méridionale : vous trouverez votre ancien laboratoire, et vous me donnerez de nouvelles idées sur mes bois et mes prairies. La grande étendue de mes landes (142) vous offre de quoi exercer votre zèle pour l'agriculture : d'ailleurs j'espère que vous n'oubliez point que vous êtes propriétaire de cent arpents de ces landes, où vous pourrez remuer la terre, planter et semer tant que vous voudrez. Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur.

De Paris, le g avril 17 54.

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