A M. WARBURTON
ACTEUR DU COUP d'oEIL SUE L V PHILOSOPHIE
DU LORD BOLn'GBROKE.
Extrait d'une gazette angloise , du 1 6 août.
J'ai reçu, monsieur, avec une reconnoissance très-grande, les deux magnifiques ouvrages que vous avez eu la bonté de m'envoyer, et la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sur les OEuvres posthumes de milord Bolingbroke; et comme cette lettre me paroi t être plus à moi que
les deux ouvrages qui l'accompagnent, auxquels tous ceux qui ont de la raison ont part, il me semble que cette lettre m'a fait un plaisir particulier. J'ai lu quelques ouvrages de milord Bolingbroke; et, s'il m'est permis de dire comment j'en ai été affecté, certainement il y a beaucoup de chaleur; mais il rne semble qu'il l'emploie ordinairement contre les choses : et il ne faudroit l'employer qu'à peindre les choses. Or, monsieur, dans cet ouvrage posthume dont vous me donnez une idée, il me semble qu'il vous prépare une matière continuelle de triomphes. Celui qui attaque la religion révélée n'attaque que la religion révélée ; mais celui qui attaque la religion naturelle attaque toutes les religions du monde. Si l'on enseigne aux hommes qu'ils n'ont pas ce frein-ci, ils peuvent penser qu'ils en ont un autre; mais il est bien plus pernicieux de leur enseigner qu'ils n'en ont pas du tout.
11 n'est pas impossible d'attaquer une religion révélée , parce qu'elle existe par des faits particuliersj et que les faits, par leur nature, peuvent être matière de dispute : mais il n'en est pas de même de la religion naturelle ; elle est tirée de la nature de l'homme, dont on ne peut pas disputer, et du sentiment intérieur de l'homme , dont on ne peut pas disputer encore. J'ajoute à ceci : quel peut être le motif d'attaquer la religion révélée
en Angleterre? on l'y a tellement purgée de tout préjugé destnicteur, qu'elle n'y peut faire de mal, et qu'elle y peut faire au contraire une infinité de biens. Je sais qu'un homme, en Espagne ou en Portugal, que l'on va brûler, ou qui craint d'être brûlé parce qu'il ne croit point de certains articles dépendants ou non de la religion révélée, a un juste sujet de l'attaquer, parce qu'il peut avoir quelque espérance de pourvoir à sa défense naturelle; mais il n'en est pas de même en Angleterre, où tout homme qui attaque la religion révélée l'attaque sans intérêt; et où cet homme, quand il réussiroit, quand même il auroit raison dans le fond, ne feroit que détruire une infinité de biens pratiques pour établir une vérité purement spéculative.
J'ai été ravi , etc.
De Paris, le i6 mai 1754.