‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 88 sur 96 · A L'ABBÉ MARQUIS NICCOLINI · texte numérisé non relu

A L'ABBÉ MARQUIS NICCOLINI

Permettez , mon cher abbé, que je me rappelle à votre amitié : je vous recommande M. de La Condamine. Je ne vous dirai rien , sinon qu'il est de mes amis : sa grande célébrité vous dira d'autres choses, et sa présence dira le reste. Mon cher abbé, je vous aimerai jusqu'à la mort.

De Bordeaux, le i" décembre 1754.

l\ So LETTRES

A L'ABBÉ COMTE DE GUASCO

Soyez le bienvenu, mon cher comte : je ne doute pas que ma concierge n'ait fait bien échauffer votre ht. Fatigué comme vous deviez l'être d'avoir couru la poste jour et nuit, et des courses faites à Fontainebleau, vous aviez besoin de ces petits soins pour vous remettre. Vous ne devez point partir de ma chambre ni de Paris que je n'arrive, à moins que vous ne vouliez venir à Paris pour me dire que je ne vous verrai pas. Je vois que vous allez en Flandre. Je voudrois bien que vous eussiez d'assez bonnes raisons de rester avec nous, outre celle de l'amitié; mais je vois qu'il ne faudra bientôt plus à nos prélats pour coopérateurs que des Doyenart (i44)- Eussiezvous cru que ce laquais , métamorphosé en prêtre fanatique , conservant les sentiments de son premier état , parvînt à obtenir une dignité dans un chapitre? J'aurai bien des choses à vous dire, si je vous trouve à Paris, comme je l'espère; car vous ne brûlerez pas un ami qui abandonne ses foyers pour vous courir, dès qu'il sait où vous prendre.

Je suis fort aise que S. A. R. monseigneur ie duc de Savoie agrée la dédicace de votre traduction italienne , et très-flatté que mon ouvrage paroisse en Italie sous de si grands auspices. J'ai achevé de lire cette traduction , et j'ai trouvé partout mes pensées rendues aussi clairement que fidèlement. Votre épître dédicatoire est aussi très-bien; mais je ne suis pas assez fort dans la langue italienne pour juger de la diction.

Je trouve le projet et le plan de votre traité sur les statues (145) intéressant et beau, et je suis bien curieux de le voir. Adieu.

De La Brède, le 2 décembre 1754.

AU MÊME

Dans l'incertitude où je suis que vous m'attendiez, je vous écrirai encore une lettre avant de partir. Vous êtes chanoine de Tournay , et moi je fais des prairies. J'aurois besoin de cinquante livres de graine de trèfle de Flandre, que l'on pourroit m'envoyer par Dunkerque à Bordeaux. Je vous prie donc de charger quelqu'un de vos amis à Tournay de me faire cette commission, et je vous paierai comme un gentilhomme, ou, poui-

43a LETTRES

mieux dire, comme un marcliand; et quand vous viendrez à La Brède, vous verrez votre trèfle dans toute sa gloire. Considérez que mes prés sont de votre création : ce sont des enfants à qui vous devez continuer l'éducation. Je compte que vous aurez vu nos amis, et que vous leur aurez un peu parlé de moi. Je vous verrai certainement bientôt : mais cela ne doit point vous empêcher de faire des histoires du prétendant à mademoiselle Betti (146); vous n'en serez que mieux soigné. Je vous marquerai , par une lettre particulière , le jour de mon arrivée, que je ne sais point, et quand je ne vous écrirois pas, en cas que j'apparusse devant vous sans vous avoir prévenu , vous aurez bientôt transporté votre pelisse, votre bréviaire et vos médailles dans l'appartement de mon fils. Quand vous verrez madame Dupré de Saint- Maur , demandez-lui si elle a reçu une lettre de moi. Présentez-lui, je vous prie, mes respects, et à M. de Trudaine, notre respectable ami. L'abbé, encore une fois, attendez-jnoi.

Puisque vous êtes d'avis que j'écrive à M. l'auditeur Bertolini, je vous adresse la lettre pour la lui faire tenir. Je vous embrasse de tout mon cœur.

De La Brède, le 5 décembre 1754.

A M. L'AUDITEUR BERTOLINI.

A Florence.

Je finis la lecture des deux morceaux de votre préface (i47)> monsieur, et je prends la plume pour vous dire que j'en ai été enchanté ; et quoique je ne l'aie vue qu'au travers de mon amourpropre, parce que je m'y trouve paré comme dans un jour de fête, je ne crois pas que j'eusse pu y trouver tant de beautés si elles n'y étoient pas. Il y a un endroit que je vous supplie de retrancher : c'est l'article qui concerne les Anglois (i48), et où vous dites que j'ai fait mieux sentir la beauté de leur gouvernement que leurs auteurs même. Si les Anglois trouvent que cela soit ainsi, eux qui connoissent mieux leurs livres que nous, on peut être sûr qu'ils auront Ja générosité de le dire;' ainsi tenvoyons-leur cette question. Je ne puis m'empêcher, monsieur, devons dire combien j'ai été étonné de voir un étranger posséder si bien notre langue; et j'ai encore des remercîments à vous faire sur mon apologie que vous faites, vous qui m'entendez si bien , contre des gens qui m'ont

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si mal entendu, qu'on pourroit gager qu'ils ne m'ont pas seulement lu. D'ailleurs je dois me féliciter de ce que quelques endroits de mon livre vous ont fourni une occasion de faire l'éloge de la grande reine (i49)- J'ai, monsieur, l'honneur d'être avec des sentiments remplis de respect et de considération.

De La Bréde, le 5 décembre 1754.

A L'ABBÉ DE GUASGO.

Je suis bien étonné , mon cher ami , du procédé de la Geoffrin : je ne m'attendois pas à ce trait malhonnête de sa part contre un ami que j'estime, que je chéris, et dont elle me doit la connoissance. Je me reproche de ne vous avoir pas prévenu de ne plus aller chez elle. Où est l'hospilité? où est la morale? Quels sont les gens de lettres qui seront en sûreté dans cette maison , si Ton y dépend ainsi dun caprice? Elle n'a rien à vous reprocher, j'en suis sûr, ce qu'elle a dit de vous ne sont que des sottises (i5o) qu'il ne vaut pas la peine de vous rendre. Après tout , qu'est-ce que tout cela vous fait? Elle ne donne

pas le ton dans Paris, et il ne peut y avoir que quelques esprits rampants et subalternes et quelques caillettes qui daignent modeler leur façon de penser sur la sienne. Vous êtes connu dans la bonne compagnie; vous y avez fait vos preuves depuis long -temps; vous tomberez toujours sur vos pieds : voyez la duchesse d'Aiguillon, elle ne pense pas d'après les autres; voyez nos amis du Marais (i5i), et je suis persuadé que vous ne trouverez point de changement dans leur façon de penser et d'agir à votre égard. Nous nous verrons bientôt, et nous parlerons de cette affaire; elle ne vaut pas la peine que vous vous chagriniez.

Tout bien pesé, je ne puis encore me déterminer à livrer mon roman d'Arsace à l'imprimeur. Le triomphe de l'amour conjugal de l'Orient est peut-être trop éloigné de nos mœurs pour croire qu'il seroit bien reçu en France. Je vous apporterai ce manuscrit; nous lelirons ensemble, et je le donnerai à lire à quelques amis. A l'égard de mes voyages, je vous promets que je les mettrai en ordre dès que j'aurai un peu de loisir, et nous deviserons à Paris sur la forme (i52) que je leur donnerai. Il y a encore trop de personnes , dont je parle, vivantes pour publier cet ouvrage, et je ne suis pas dans le système de ceux qui conseillèrent à M. de Fontenelle de vider le sac (i53)

avant que de mourir. L'impression de ses comédies n'a rien ajouté à sa réputation.

Puisque vous vous piquez d'être quelquefois antiquaire, je ne vois point d'inconvénient de donner à votre collection le titre de Galerie de portraits politiques de ce siècle, et pour moi, qui ne suis point antiquaire, je la préférerai à une galerie de statues. Vous songez sans doute qu'un pareil ouvrage ne doit être que pour le siècle à venir, auquel on peut être utile sans danger; car, comme vous le remarquez, le caractère et les qualités personnelles des négociateurs et des ministres ayant une grande influence sur les affaires publiques et les événements politiques , l'entrée de ce sanctuaire est dangereuse aux profanes. Adieu.

De La Brède, le i5 décembre 1754.

AU MÊME

Que voulez-vous que je vous dise, mon cher ami? je ne veux pas vous porter à la vengeance, mais vous êtes dans le cas de la défense naturelle. Je suis véritablement indigné contre le trait maillon nête de cette femme; mais rien ne m'étonne.

FAMILIÈRES. l\ir

Si VOUS saviez les tours que j'ai essuyés moi-même plus d'une fois, vous seriez moins surpris, et peutêtre moins piqué. Votre réputation est faite ; les honnêtes gens ne vous la contesteront jamais. Tout le monde n'a pas fait ses preuves comme vous ; •vous ne devez votre place à l'académie qu'à des triomphes réitérés. Une femme capricieuse ne sauroit vous ravir tout ce que les gens de mérite de Paris, tout ce que les autres nations vous accordent. Ne vous faites point de chimères ; vos observations sur la prétendue différence du traitement sont peut-être l'effet de votre découragement. Que vous soyez encore ou que vous ne soyez plus des nôtres, les honnêtes gens, les gens de lettres, sont de toutes les nations, et tous les honnêtes gens de toutes les nations sont leurs compatriotes. Vous étiezbien reçu et aimédenous lorsque nous étions en guerre contre votre pays ; pourquoi fausserions-nous la paix à votre égard? Allez votre train : vous nous connoissez, et savez qu'il y a souvent plus d'étourderie ou de précipitation de jugement que de méchanceté dans notre fait; vous connoissez aussi ceux sur qui vous pouvez compter. Ne vous souciez pas d'une femme acariâtre , des caillettes et des âmes basses. Je vous défends bien positivement à présent d'aller chanter matines à Tournay avant que j'arrive à Paris : il ne faut point avoir le cœur plein d'à-

mertume pour louer Dieu. Quand je serai à Paris, j'espère que nous éclaircirons toute cette affaire, et que nous connoîtrons la source de cette tracasserie. Vous êtes un pyrrhonien, si vous doutez de mon voyage : nous nous verrons plus tôt que vous ne croyez. Mon fils (i54), qui est à Clérac, a bien mal aux yeux; nous serons peutêtre trois aveugles , vous , lui et moi. Nous renouvellerons la danse des aveugles (i55) pour nous consoler.

Adieu, je vous embrassse de tout mon cœur.

DftBordeaux, le aS décembre 1754.

AU MÊME

A Tournay.

Je n'ai rien négligé, mon cher ami, pour découvrir d'où est partie la bêtise qu'on a fait courir sur votre compte : mais je n'ai réussi qu'à vérifier qu'on l'a dite , sans en déterrer la source. Je ne jurerois pas que vous ayez eu tort de la soupçonner sortie de la boutique près de l'Assomption. Quand on a un grand tort il n'est pas étonnant qu'on cherche à l'excuser par toutes

FAMILIÈRES. /jSq

sortes de voies : des tracasseries on va jusqu'aux horreurs. Madame Geoffrin est venue chez moi , à ce qu'il m'a paru pour me sonder ; elle n'a pas manqué de vous mettre sur le tapis d'un air moqueur : mais j'ai coupé court en lui faisant sentir combien j'étois choqué de son procédé à l'égard d'un ami qu'elle sait bien que j'aime et que j'estime. Elle a été un peu surprise : notre conversation n'a pas été longue, et je me propose bien de rompre avec elle (i56). Je ne la croyois pas capable de tant de méchanceté et de noirceur. Madame d'Aiguillon est aussi choquée que moi de tout ceci : elle a péroré , avec la vivacité que vous lui connoissez , contre la futilité du soupçon de l'espionnage politique, et le ridicule de cette prétendue découverte; elle n'a pas manqué de relever que vous aviez vécu parmi nous pendant la guerre, sans avoir jamais donné lieu devons soupçonner, et qu'il n'y a nulle occasion de le faire dans le temps que nous sommes en pleine paix avec les pays auxquels vous tenez. Une conjecture jetée en passant à l'occasion de votre voyage à Tienne, de vos engagements en Flandre , a pu aisément prendre corps en passant d'une bouche à l'autre ; et la malignité en a sans doute profité. Ce qui m'a le plus scandalisé en tout cela , c'est la conduite de quelques-uns de vos confrères. Mais , mon cher abbé,

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il y a de petits esprits et des âmes viles partout , même parmi les gens de lettres, même dans les sociétés littéraires. Mais enfin vous ne devez votre place qu'à vos succès.

Au reste , puisque vous voilà en repos , profitez de votre loisir pour mettre vos dissertations en état de paroitre , ainsi que votre Histoire de Clément V, que nous attendons toujours à Bordeaux avec empressement. Le plaisir de chanter au chœur ne doit pas vous faire perdre le goût des plaisirs littéraires.

Quelques mois d'absence feront tomber tous les bruits ridicules , et vous serez à Paris aussi bien que vous y étiez avant cette tracasserie de femmelette. Je vous somme de votre parole pour le voyage de LaBrède après votre résidence; je calcule que ce sera pour le mois d'août. Votre départ me laisse un grand vide; et je sens combien vous me manquez. N'oubliez pas mon trèfle, vos prairies, et vos mûriers de Gascogne. Je vous embrasse de tout mon coeur.

De Paris, le ... . janvier ijSS.

AU MÊME

Yous fûtes hier de la dispute avec M. de Mairan (iSy) sur la Chine. Je crains d'y avoir mis trop de vivacité, et je serois au désespoir d'avoir fâché cet excellent homme. Si vous allez dîner aujourd'hui chez M. de Trudaine (i58), vous l'y trouverez peut-être : en ce cas je vous prie de sonder un peu s'il a mal pris ce que j'ai dit; et sur ce que vous me rendrez, j'agirai de façon avec lui qu'il soit convaincu du cas que je fais de son mérite et de son amitié.

De Paris, en 1755.

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