‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 87 sur 96 · AU PRÉSIDENT HÉNAULT · texte numérisé non relu

AU PRÉSIDENT HÉNAULT

Je voudrois bien, monsieur mon illustre confrère, donner trois ou quatre livres de Y Esprit des Lois pour savoir écrire une lettre comme la vôtre; et pour vos sentiments d'estime, je vous en

rends bien d'admiration. Vous donnez la vie à mon âme, qui est languissante et morte, et qui ne sait plus que se reposer. Avoir pu vous amuser à Compiègne, c'est pour moi la vraie gloire. Mon cher président, permettez-moi de vous aimer, permettez-moi de me souvenir des charmes de votre société, comme on se souvient des lieux que l'on a vus dans sa jeunesse , et dont on dit : J'étois heureux alors ! Vous faites des lectures sérieuses à la cour, et la cour ne perd rien de vos agréments; et moi , qui n'ai rien à faire, je ne puis me résoudre à faire quelque chose. J'ai toujours senti cela : moins on travaille, moins on a de force pour travailler. Vous êtes dans le pays des changements ; ici, autour de nous, tout est immobile. La marine, les affaires étrangères, les finances , tout nous semble la même chose : il est vrai que nous n'avons point une grande finesse dans le tact. J'apprends que nous avons eu à Bordeaux plusieurs conseillers au parlement de Paris, qui, depuis le rappel , sont venus admirer les beautés de notre ville, outre qu'une ville où l'on n'est point exilé est plus belle qu'une autre. Mon cher président, je vous aimerai toute ma vie.

De La Brède, le ii août 1754.

FAMILIÈRKS. 4^7

A L'ABBÉ DE GUASGO.

Mon cher abbé, vous devez avoir reçu la lettre que je vous ai écrite à Naples, et celle que j'adressai depuis à Rome. Je ne sais plus en quel endroit de la terre vous êtes; mais comme une de vos lettres du 1 3 août 1 704 est datée de Bologne, et m'annonce votre prochain retour à Paris, j'adresse celle-ci à Turin , chez votre ami le marquis de Barol.

Je commence par vous remercier de votre souvenir pour le vin de Roche-Maurin , vous assurant que je ferai avec la plus grande attention la commission de milord Pembrock. C'est à mes amis, et surtout à vous, qui en valez dix autres, que je dois la réputation où s'est mis mon vin dans l'Europe depuis trois ou quatre ans : à l'égard de l'argent, c'est une chose dont je ne suis jamais pressé, Dieu merci. Vous ne me dites point si milord Pembrock , qui vous parle de mon vin , se souvient de ma personne : je l'ai quitté il y a deux ans y plein d'estime et d'admiration pour ses belles qualités. Vous ne me parlez point de M. de Gloire, qui étoit avec lui , et qui est un homme d'un très-

grand mérite, très-éclairé , et que je voudrois fort revoir. Je voudrois bien que vos affaires vous nermissent de passer de Turin à Bordeaux. Vous qui voyez tout, pourquoi ne voudriez-vous point voir vos amis , et La Brède , toute prête à vous recevoir avec des lo? Mais peut-être vous verrai-je à Paris, où vous ne devez point chercher d'autre logement que chez moi, d'autant pkis que la dame Boyer, votre ancienne hôtesse, n'est plus : dès que je vous saurai arrivé, je hâterai mon départ.

Ce que vous a dit le pape de la lettre (i4^) ^6 Louis XIV à Clément XI est une anecdote assez curieuse. Le confesseur n'eut pas sans doute plus de difficulté d'engager le roi à promettre qu'il feroit rétracter les quatre propositions du clergé, qu'il en eut à faire promettre que sa bulle seroit reçue sans contradiction : mais les rois ne peuvent pas tenir tout ce qu'ils promettent, parce qu'ils promettent quelquefois sur la foi de ceux qui les conseillent suivant leurs intérêts. Adieu, mon cher comte; je vous salue et embrasse mille fois.

De La Brède, le 3 novembre !754.

FAMILIÈRES. l\1Ç)

A MONSEIGNEUR CERATI.

Je commence par vous embrasser bras dessus et bras dessous. J'ai Thonneur de vous présenter M. de La Condamine , de l'académie des sciences de Paris. Vous connoissez sa célébrité : il vaut mieux que vous connoissiez sa personne; et je vous le présente parce que vous êtes toute l'Italie pour moi. Souvenez-vous, je vous prie, de celui qui vous aime , vous honore et vous estime plus que personne dans le monde.

De Bordeaux, le i*' décembre 1754.

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