‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 92 sur 96 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

Je vous prie de parler de moi à monsieur et madame de Mirepoix, à M, de Forçai quier, à mesdames de Rochefort et de Forcalquier, à madame du Deffand, à monsieur et madame du Châtel, à M. de Bermestorf; sachez, je vous prie, s'ils ont quelque souvenir de moi. N'oubliez pas le président.

Ce que j'ai le plus vu dans votre lettre, mon cher chevalier, c'est votre amitié, et il me semble qu'en la lisant je faisois plus d'usage de mon cœur que de mon esprit. Je suis bien rassuré par vous sur le bon succès de V Esprit des Lois â Paris. On me mande des choses fort agréables d'Italie; je ne sais rien des autres pays.

Mon cher chevalier, pourquoi les gens d'affaires se croient-ils attaqués? j'ai dit que les chevaliers, à Rome, qui faisoient beaucoup mieux leurs affaires que vous autres chevaliers ne faites ici les vôtres, avoient perdu cette république; et je ne l'ai pas dit, mais je l'ai démontré. Pourquoi prennent-ils là-dedans une part que je ne leur donne pas?

J'aurois grande envie de revenir; mais je serai encore ici quelques mois, occupé à rétablir une fortune honnête ; il m'en coûte le plaisir de vous voir, et il mefaudroit de grands dédommagements. Je n'en sais point, mon cher chevalier, parce qu'il n'y a rien de comparable au bonheur de vivre avec vous.

Bordeaux, ce 24 février 1749-

Parlez, je vous prie, de moi à tous nos amis.

Mon cher chevalier, que prétendez-vous faire? Ne voulez-vous point revenir de votre Périgord? on ne peut aller là que pour manger des truffes. Vous nous laissez ici; nous vous aimons: vous êtes un philosophe insupportable. Je reçois quelquefois des nouvelles de madame de Mirepoix, qui me dit toujours de vous faire ses compliments. Il y a ici une grande stérilité en fait de nouvelles. Je ne puis vous dire autre chose, si ce n'est que les opéras et les comédies de madame de Pompadour vont commencer, et qu'ainsi M. le duc de La Vallière va être un des premiers hommes de son siècle ; et comme on ne parle ici que de comédies ou de bals, Voltaire jouit d'une faveur particulière : on prétend que le jour qu'il doit donner son Catilina, il donnera une Electre; ]y consens. Les du Châtel sont ici. M. de Forcalquier se porte en général très-bien. Je vous prie de me conserver toujours votre amitié que j'adore, et d'agréer mon respect infini.

De Paris, ce 24 novembre 1749-

Vous êtes , mon cher chevalier , mes éternelles amours ; et il n'y a en moi d'inconstance que parce que j'aime tantôt votre esprit, tantôt votre cœur.

Quant à ce pays-ci, nous sommes tous ; le

riche fait pitié , le pauvre fait verser des larmes „' et tout cela avec le découragement que l'on a' dans une ville assiégée; pour moi, qui ne me connois d'autre bien que l'épaisseur des murs de mon château, j'y reste, je rêve à la Suisse et je vous aime.

La Brède, ce i" juin fjSi.

Mes respects, je vous prie, à l'hôtel de Forcalquier, à madame du Châtel, à madame du Deffand, et à nos amis.

Mon cher chevalier , si vous venez cet été à La Brède, vous prendrez le seul moyen que vous avez d'augmenter la passion que j'ai pour vous; et quant à ce que vous me dites, de passer par Mayac lorsque j'irai à Paris, je le ferai, et je garde

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votre lettre pour savoir le chemin ; mais vous n'avez pas dit aux dames vos nièces à quel point celui que vous leur proposez est délabré et peu propre à remplir les grandes vues que vous avez. Je me souviens d'une pièce de vers où il y avoit :

J'ai soixante ans ; c'est trop peu pour vos charmes.

Sylva disoit fort bien : Il n'y a rien de si difficile que de faire l'amour avec de l'esprit; moi je dis qu'il est encore plus difficile de faire l'amour avec le cœur et avec l'esprit ; mais ceci est trop relevé pour un pauvre chasseur devant Dieu : ainsi je ne vous parlerai que de notre misère, qui est extrême, et telle qu'il me semble qu'il vaut mieux s'ennuyer que de se divertir devant des misérables. Je ne sais, ma foi, à quoi tout cela aboutira; mais je sais que tous les lendemains sont pires , et que cela vise à la dépopulation. Nous serons dépopulés, mon cher chevalier, et peut-être passerons-nous devant les autres.

Vous chassez, et je plante des arbres, et je défriche des landes; il faut s'amuser comme on peut. La ville de Bordeaux est fort triste , et je ne tâte guère de ce séjour.

On dit que le charmant milord est malade à Toulouse. Agréez, je vous prie, mes sentiments les plus tendres.

Bordeaux, ce a janvier 17 Sa.

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