LETTRE VII
Je bus hier, mon cher chevaUer, trois verres de vin à la confusion du père de Palène : c'est une santé anglaise. Le pauvre homme auroit bien mieux aimé que vous lui eussiez donné une douzaine de coups de bâton que de signer une transaction qui met le couvent si fort à l'étroit; mais vous n'avez pas suivi son goût. Le père de Palène est le diable de l'abbé de Grécourt, à qui l'on donne une flaquée d'eau bénite. Mon cher chevalier, je vous aime, je vous honore, et vous embrasse.
La Brède, ce 8 novembre 1753.
LETTRE VIIL
Mon cher chevalier, madame du Deffand m'a fait part d'une lettre de vous qui m'a comblé de joie, parce qu'elle me fait voir que vous m'aimez beaucoup , et que vous m'estimez un peu. Or, l'amitié et l'estime de mon cher chevalier, c'est mon trésor. Je voudrois bien que vous fussiez ici , et vous nous manquez tous les jours; à présent que je vieillis à vue d'œil , je me retire, pour ainsi dire, dans mes amis.
Bulkelay est au comble de ses vœux; son fils, pour lequel il est aussi sot que tous les pères, vient d'avoir le régiment; j'en suis en vérité bien aise : voilà sa fortune faite. M. Pelham , qui étoit à peu près le premier ministre d'Angleterre, est mort. C'est un ministre honnête homme de l'aveu de tout le monde; il étoit désintéressé et pacifique : il vouloit payer les dettes de la nation; mais il n'avoit qu'une vie, et il en faut plusieurs pour ces entreprises-là.
Je suis allé voir hier une tragédie nouvelle, intitulée les T'rqT'e/z/zcj' ( 1 59) ; la pièce est assez mal faite : le sujet en est beau, comme vous savez; c'est à peu près celui qu'avoit traité Sénèque. Il y a d'excellents morceaux, un quatrième acte très-beau, et le commencement d'un cinquième aussi. Ulysse dit d'un ami de Priam, qui avoit sauvé Astyanax :
Les rois seroient des dieux sur le trône affermis, S'ils ne donnoient leur cœur qu'à de pareils amis.
M. d'Argenson se porte mieux; mais on craint qu'il rie lui reste une plus grande foiblesse aux jambes. Je ne vous dirai point quand finira l'affaire du parlement, ou plutôt l'affaire des parlements; tout cela s'embrouille, et ne se dénoue pas. Mon cher chevalier, pourquoi n'étes-vous point ici? pourquoi ne voulez-vous pas faire les délices
de vos amis? pourquoi vous cachez-vous lorsque tout le monde vous demande? Revenez; nos mercredis languissent. Madame de Mirepoix, madame du Châtel, madame du Deffand... Entendez-vous ces noms, et tant d'autres? J'arrive avec madame d'Aiguillon, de Pont-Chartrain , où j'ai passé huit jours très-agréables. Le maître de la maison a une gaieté, un fécondité qui n'a point de pareille. Il voit tout, il lit tout, il rit de tout, il est content de tout, il s'occupe de tout : c'est l'homme du monde que j'envie davantage; c'est un caractère unique. Adieu, mon cher chevalier; je vous écrirai quelquefois, et je serai votre Julien, qui est plus en état de vous envoyer de bons almanachs que de bonnes nouvelles. Permettez-moi de vous embrasser mille fois.
12 mars 1754.
DE M"» LA DUCHESSE D'AIGUILLON A M. l'aEBÉ de GUASCO.
Je n'ai pas eu le courage, monsieur l'abbé, de vous apprendre la maladie, encore moins la mort de M. de Montesquieu. Ni le secours des médecins, ni la conduite de ses amis, n'ont pu sauver
une tête si chère. Je juge de vos regrets par les miens. Quis desiderio sitpudor tam cari capitis? L'intérêt que le public a témoigné pendant sa maladie, le regret universel, ce que le roi en a dit (i6o) publiquement, que c'étoit un homme impossible à remplacer , sont des ornements à sa mémoire, mais ne consolent point ses amis. Je l'éprouve ; l'impression du spectacle , l'attendrissement, s'effaceront avec le temps; mais la privation d'un tel homme dans la société sera sentie à jamais par ceux qui en ont joui. Je ne l'ai pas quitté (i6i) jusqu'au moment qu'il a perdu toute connoissance , dix-huit heures avant la mort; madame Dupré lui a rendu les mêmes soins ; ef le chevalier de Jaucourt (162) ne l'a quitté qu'au dernier moment. Je vous suis, monsieur l'abbé, toujours aussi dévouée.
De Pont-Chartrain, le 17 février i755.
FRAGMENT
d'dne lettre DU BARON SECONDAT DE MONTESQUIEU
A l'abbé de GUASCO.
Je n'ai pu lire votre lettre de Florence, du 8 février, sans le plaisir le plus sensible et la plus
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tendre reconnoissance. Je connois depuis longtemps de réputation ]\I. l'abbé marquis Niccolini et monseigneur Cerati. J'en ai cent fois entendu parler à mon père dans les termes les plus affectueux, et qui peignoient le mieux la sympathie qui étoit entre leurs âmes et la sienne. J'accepte vos offres (lôS") et les leurs; elles sont trop honorables à la mémoire de mon père pour n'être pas reçues avec tout le respect et toute la tendresse possibles. Quelques académiciens contribueront avec plaisir à la dépense; mais nous ne pouvons pas faire beaucoup de fond sur ces secours. Je ne puis même vous dire à présent jusqu'où s'étendroit leur générosité. Je ne sais si les François sont trop vains; mais nous croyons avoir à présent en France des sculpteurs aussi habiles que ceux d'Italie. On étoit même convenu du prix avec M. Lemoine. C'est l'homme du monde le plus généreux et le plus désintéressé. L'académie françoise ayant désiré d'avoir un portrait de mon père {i6l[), et les peintres fameux de Paris ayant refusé de s'en charger , vu la difficulté de réussir avec le seul secours de la médaille frappée par les Anglois, M. Lemoine se prêta de la meilleure grâce du m^de à aider un jeune peintre, par un médaillon en grand, qu'il eut la bonté de faire très-ressemblant à la petite médaille. Or, M. Lemoine ayant eu une fois dans sa tête la
figure de mon père, sera plus en état qu'un autre de la rendre dans un buste de marbre ; et comme il a gardé le modèle de ce qu'il a fait, et qu'il l'a fait voir à plusieurs personnes qui ont connu mon père, et lui ont fait remarquer les défauts qui étoient restés dans ces essais, c'est encore une raison de plus pour le faire réussir dans un ouvrage de conséquence.
De Bordeaux, le aS mars 1765.