‹ Œuvres de Montesquieu (volume 3)Chapitre 11 sur 168 · ÉLOGE DE MONTESQUIEU. XXXJ · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE MONTESQUIEU. XXXJ

faire éclater leurs regrets; et milord Cliestcrfield, qu'il suffît de nommer, fît imprimer dans un des papiers publics de Londres un article en son honneur, article digne de l'un et de l'autre : c'est le portrait d'Anaxagore tracé par Périclès^. L'académie royale des sciences et

' Voici cet éloge en anglois, tel qu'on le lit dans la gazette appelée Eveniug Post , ou Poste du soir :

On the loth of this month, died at Paris, universally and sincerely regretted, Charles Secondât, baron of Montesquieu, and président à mortier of the parlianîent of Bordeaux. His virtues did honour to human nature, his writings to justice. A friend to mankind , he asserted , their undoubted and inaliénable rights, with freedom , even in his own country, whose préjudices in matters of religion and govemment he had long lamented, and endeavoured (not without some success) to remove. He well knew and justly admired, the happy constitution of this country, where fîxed and known laws cqually restrain monarchy from tyranny, and liberty from licentiousness. His works will illustrate his name, and survive him as long as right reason, moral obligations, and the true spirit of laws, shall be understood, respected, and maintained. C'est-à-dire :

■ Le lo de février est mort à Paris , universellement et sincèrement regretté, Charles de Secondât, baron de Montesquieu, président à mortier au parlement de Bordeaux. Ses vertus ont fait honneur à la nature humaine, et ses écrits à la législation. Ami de l'humanité, il en soutint avec force et avec vérité les droits indubitables et inaliénables; et il l'osa dans son propre pays, dont les préjugés, en matière de religion et de gouvernement , ont excité pendant longtemps ses gémissements. Il entreprit de les détruire ; et ses efforts ont eu quelques succès. (Il faut se ressouvenir que c'est un Anglois qui parle.) Il connoissoit parfaitement bien et admiroit avec justice l'heureux gouvernement de ce pays, dont les lois, fixes et connues, sont un frein contre la monarchie qui tendroit à la tyrannie, et contre la liberté qui dégénéreroit en licence. Ses ouvrages rendront son nom célèbre, et lui survivront aussi long-temps que la droite raison, les obligations morales, et le vrai esprit des lois, seront entendus, respectés et conservés. » {Note de d' Alembert.)

XXxij KLOGE DE MOîfTESQUIEU.

I)elles lettres de Prusse, quoiqu'on n'y soit point dans l'usage de prononcer l'éloge des associés étrangers, a cru devoir lui faire cet honneur qu'elle n'a fait encore qu'à l'illustre Jean Bernoulli. M. de Maupertuis, tout malade qu'il étoit, a rendu lui-même à son ami ce dernier devoir, et n'a voulu se reposer sur personne d'un soin si cher et si triste. A tant de suffrages éclatants en faveur de M. de Montesquieu nous croyons pouvoir joindre sans indiscrétion les éloges que lui a donnés en présence de l'un de nous le monarque même auquel cette académie célèbre doit son lustre; prince fait pour sentir les pertes de la philosophie et pour l'en consoler.

Le 1 7 février, l'Académie françoiselui fît selon l'usage un service solennel, auquel, malgré la rigueur de la saison , presque tous les gens de lettres de ce corps qui n'étoient point absents de Paris se firent un devoir d'assister. On auroit dû dans cette triste cérémonie placer Y Esprit des lois sur son cercueil , comme on exposa autrefois vis-à-vis du cercueil de Raphaël son dernier tableau de la Transfiguration. Cet appareil simple et touchant eût été une belle oraison funèbre.

Jusqu'ici nous n'avons considéré M. de Montesquieu que comme écrivain et philosophe : ce seroit lui dérober la moitié de sa gloire que de passer sous silence ses agréments et ses qualités personnelles.

Il étoit, dans le commerce, d'une douceur et d'une gaieté toujours égales. Sa conversation étoit légère, agréable et instructive, par le grand nombre d'hommes et de peuples qu'il avoit connus; elle étoit coupée

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comme son style, pleine de sel et de saillies, sans amertume et sans satire. Personne ne racontoit plus vivement, plus promptement, avec plus de grâce et moins d'apprêt. Il savoit que la fin d'une histoire plaisante en est toujours le but; il se hatoitdonc d'y arriver, et produisoit l'effet sans l'avoir promis.

^ Ses fréquentes distractions ne le rendoient que plus aimable; il en sortoit toujours par quelque trait inattendu qui rëveilloit la conversation languissante : d'ailleurs elles n'étoient jamais ni jouées, ni choquantes, ni importunes. Le feu de son esprit, le grand nombre d'idées dont il étoit plein, les faisoient naître : mais il n'y tomboit jamais au milieu d'un entretien intéressant ou sérieux ; le désir de plaire à ceux avec qui il se trouvoit le rendoit alors à eux sans affectation et sans effort.

Les agréments de son commerce tenoient non seulement à son caractère et à son esprit, mais à l'espèce de régime qu'il observoit dans l'étude. Quoique capable d'une méditation profonde et long-temps soutenue, il n'épuisoit jamais ses forces; il quittoit toujours le travail avant que d'en ressentir la moindre impression de fatigue^.

I L'auteur de la feuille anonyme et périodique dont nous avons parlé ci-dessus prétend trouver une contradiction manifeste entre ce que nous disons ici et ce que nous avons dit un peu plus haut, que la santé de M. de Montesquieu s'ctoit altérée })ar l'effet lent et presque infaillible des études profondes. Mais pourquoi , en rapprochant les deux endroits, a-t-il supprimé les mots lent et PRESQUE INFAILLIBLE qu'll avoit SOUS les ycux ? C'est évidemment parce qu'il a senti qu'un effet lent n'est pas moins réel pour n'être pas ressenti sur-le-champ, et que par conséquent ces mots détrui-

LKTTRES PERSANES. C

xxxiv I':t.ogf. dt- montksquieu.

Il étoit sensible à la gloire; mais il ne vouloit y parvenir qu'en la méritant. Jamais il n'a cherche à augmenter la sienne par ces manœuvres sourdes, par ces voies obscures et honteuses, qui déshonorent la personne sans ajouter au nom de l'auteur.

Digne de toutes les distinctions et de toutes les récompenses, il ne demandoit rien et ne s'étonnoit point d'être oublié : mais il a osé, même dans des circonstances délicates, protéger à la cour des hommes de lettres persécutés, célèbres, et malheureux, et leur a obtenu des grâces.

Quoiqu'il vécût avec les grands, soit par nécessité, soit par convenance, soit par goût, leur société n'étoit pas nécessaire à son bonheur. Il fuyoit dès qu'il le pouvoit à sa terre : il y retrouvoit avec joie sa philosophie, ses livres, et le repos. Entouré de gens de la campagne, dans ses heures de loisir, après avoir étudié l'homme dans le commerce du monde et dans l'histoire des nations, il l'étudioit encore dans ces âmes simples que la nature seule a instruites, et il y trouvoit à apprendre : il conversoit gaiement avec eux; il leur cherchoit de l'esprit, comme Socrate; il paroissoit se plaire autant dans leur entretien que dans les sociétés les plus brillantes, surtout quand il terminoit leurs différents , et ^oulageoit leurs peines par ses bienfaits.

soient l'apparence de la contradiction qu'on prétendoit faire remarquer. Telle est la bonne foi de cet auteur dans des bagatelles , et à jilus forte raison dans des matières plus sérieuses. (Noie Urée de t avertissement du sixième volume de /'Encyclopédie.)

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