‹ Œuvres de Montesquieu (volume 4)Chapitre 73 sur 341 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Paradoxe de Bajle.

M. Bayle a prétendu prouver quMI valoit mieux être athée qu^idolâtre (1); c'est-k-dîre, en

(1) Pensées sur la CSomète , etc.

120 DE l'esprit DES LOIS.

d'autres termes , qu'il est moins dangereux de n'avoir point du tout dé religion que d'en avoir une mauvaise. « J'aimerois mieux, dit -il, que » l'on dit de moi que je n'existe pas, que si l'on ^disoit que je suis un méchant homme. » Ce n'est qu'un sophisme, fonde sur ce qu'il n'est d'aucune utilité au genre humain que l'on croie qu'un certain homme existe ; au lieu qu'il est très-utile que l'on croie que Dieu est. I)e l'idée qu'il n'est pas suit l'idée de notre indépendance; ou , si nous ne pouvons pas avoir cette idée , celle de notre révolte. Dire que la religion n^est pas un motif réprimant , parce qu'elle ne réprime pas toujours , c'est dire que les lois civiles ne sont pas un motif réprimant non plus. C'est mal raisonner contre la religion , de rassembler dans un grand ouvrage une longue énumération des maux qu'elle a produits , si l'on ne fait de même celle des biens qu'elle a faits. Si je voulois raconter tous les maux qu'ont produits dans le monde les lois civiles, la monarchie, le gouvernement républicain, je dirois des choses effroyables. Quand il seroit inutile que les sujets eussent une religion , il ne le seroit pas que les princes en eussent, et qu'ils blanchissent d'écume le seul frein que ceux qui ne craignent point les lois humaines puissent avoir.

LiV. XXIV, CHAP. II. 121

Un prince qui aime la religion et qui la craint est un lion qui cède à la main qui le flatte ou à la voix qui Tapaise : celui qui craint la religion et qui la hait est comme les bêles sauyages qui mordent la chaîne qui les empêche de se jeter sur ceux qui passent ; celui qiii n*a point du tout de religion est cet animal terrible qui ne sent sa liberté que lorsqu'il dëchire et qu'il dévoré.

La question n'est pas de savoir s'il vaudroit mieux qu'un certain homme ou qu'un certain peuple n'eût point de religion que d'abuser de celle qu'il a>; mais de savoir quel est le moindre mal, que l'on abuse quelquefois de la religion, ou qu'il n'y en ait point du tout parmi les hommes.

Pour diminuer l'horreur de l'athéisme on charge trop l'idolâtrie. Il n^'est pas vrai que quand les anciens élevoient des autels à quelque vice, cela signifiât qu'ils aimassent ce vice : cela signifioit au contraire qu'ils le haïssoient. Quand les Lacédémoniens érigèrent une chapelle à la Peur, cela ne signifioit pas que cette nation belliqueuse lui demandât de s'emparer dans les combats des cœurs des Lacédémoniens. Il y avoit des divinités à qui on demandoit de ne pas inspirer le crime , et d'autres à qui on demandoit de le détourner.

laa DB L^ESPEIT DES LOIS.

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