‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 10 sur 92 · QUATRIÈME CHANT · texte numérisé non relu

QUATRIÈME CHANT

Pemdant que Thémire ëtoit occupée avec se« compagnes au culte de la déeêse , jVntrai dans un bois solitaire; j'y trouvai le tendre Aristée. Noos nous étions vus le jour que nous allâmes consulter Toracle ; c^en fut assez pour nous en* gager à nous entretenir : car Vénus met dans le cœur, en la présence d'un habitant de Gnide, le charme secret que trouvent deux amis lorsqu'à* près une longue absence ils sentent dans leurs bras le doux objet de leurs inquiétudes.

Ravis l'un de l'autre , nous sentîmes que notre cœur se donnoit ; il sembloit que la tendre amitié étoit descendue du ciel pour se placer au milieu de nous. Nous nous racontâmes mille choses de notre vie. Voici, à peu près, ce que je lui dis :

Je suis né à Sybaris , oii mon père Antiloque étoit prélre de Vénus. On ne met point dans cette ville de différence entre les voluptés et le« besoins ; on bannit tous les arts qui pourroient troubler un sommeil tranquille; on donne des prix , aux dépens du public , à ceux qui peuvent découvrir des voluptés nouvelles ; les citoyens ne se souviennent que des bouffons qui les ont

divertis, et ont perdu la mémoire des magistrats qui les ont gouvernés.

On y abuse de la fertilité du terroire , qui y produit une abondance éternelle ; et les faveurs des dieux sur Sybaris ne servent qu'à encourager le luxe et la mollesse.

Les hommes sont si efféminés , leur parure est si semblable à celle des femmes, ils composent si bien leur teint , ils se frisent avec tant d'art, ils emploient tant de temps à se corriger à leur miroir, qu'il semble qu'il n'y ait qu'un sexe dans toute la ville.

Les femmes se livrent au lieu de se rendre ; chaque jour voit finir les désirs et les espérances de chaque jour : on ne sait ce que c'est que d'aimer et d'être aimé , on n'est occupé que de ce qu'on appelle si faussement jouir.

Les faveurs n^y ont que leur réalité propre ; et toutes ces circonstances qui les accompagnent si bien, tous ces riens qui sont d'un si grand prix, ces engagemens qui paroissent toujours plus grands, ces petites choses qui valent tant, tout ce qui prép^rç un heureux moment, tant de conquêtes au lieu d'une , tant de jouissances avant la dernière ; tout cela est'inconnu à Sybaris.

Encore si elles avoient la moindre modestie , cette foible image de la vertu pourroit plaire :

mais non; les yeux sont accoutumes à tout voir, et les oreilles à tout entendre. *

Bien loin que la multiplicitë des plaisirs donne aux Sybarites plus de délicatesse , ils ne peuvent plus distinguer un sentiment d'avec un sentiment.

Us passent leur vie dans une joie purement exte'rieure : ils,quittent un plaisir qui leur déplaît pour un plaisir qui leur déplaira encore; tout ce quHls imaginent est un nouveau sujet de dégoût.

Leur âme , incapable de sentir les plaisirs , semble, n^avoir de délicatesse que pour les peines : un citoyen fut fatigué toute une nuit d^une rose qui s'étoit repliée dans son lit.

La mollesse a tellement affoibli leurs corps , qu'ils ne sauroient remuer les moindres fardeaux ; ils peuvent à peine se soutenir sut leurs pieds ; les voitures les plus douces les font évanouir; lorsqu'ils sont dans les festins, l'estomac leur manque à tous les instans.

Ils passent leur vie sur des sièges renversés , sur lesquels ils sont obligés de se reposer tout le jour, sans être fatigués; ils sont brisés quand ils vont languir ailleurs.

Incapables de porter le poids des armes, ti-* mides devant leurs concitoyens, lâches devant

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les étrangers , ils sont des esclaves tout prêts pour le premier maître.

Dès que je sus penser, j^eus du dégoût pour la malheureuse Sybaris. J'aime la vertu , et j^ai toujours craint les dieux immortels. Non, disois-je, je ne respirerai pas plus long-temps cet air empoisonné : tous ces esclaves de la mollesse sont faits pour vivre dans leur patrie , et mori pour la quitter.

J'allai pour la dernière fois au temple ; et , m'approchant des autels où mon père avoit tant de fois sacrifié : Grande déesse , dis-je à haute voix , j'abandonne ton temple , tet non pas ton culte : en quelque lieu de la terre que je sois , je ferai fumer pour toi de Tencens ; mais il^era plus pur que celui qu'on t'offire à Sybaris.

Je partis , et j'arrivai en Crète. Cette île est toute pleine de^ monumens de la fureur de l'Amour. On y voit le taureau d'airain , ouvrage de Dédale, pour tromper ou pour satis&ire les égaremens de Pasiphaé ; le labyrinthe , dont l'Amour seul sut éluder Fartifice'; le tombeau de Phèdre , qui étonna le soleil , comme avoit fak sa mère ; et le temple d'Ariane, qui, désolée dans les déserts , abandonnée par un ingrat , ne se repentoit pas encore de l'avoir suivi.

On y voit le palais d'Idoménée> dont le retoixr

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ne fiit pas plus heureux que celm des autres capitames grecs : car ceux qui échappèrent aux dangers d'un âëment colère frourèrenfl: leur maison plus funeste encore. Vénus irritée leur fit emlM'^ser des épouses perfides , et ils mou* vorent de la main qu^ils croy oient la plus chère.

Je quittai cette ile , si odieuse à une déesse qui devoit faire quelque jour la félicité de ma vie.

Je me remiMurquai , et la tempête me jeta à Lesbos. C'est encore une île peu chérie de Vénus : elle a ôté la pudeur du visage des femmes, la fbiblesse de leur corps , et la timidité de leur &«e» Grande Vénus, laisse brûler les femmes de Lesbos d'un feu légitime; épargne à la nature humaine tant d'horreurs.

Mitylène est la capitale de Lesbos ; c'est la patrie de la tendre Sapbo. Immortelle comme les Muses, cette fille infortunée brûle d'«m feu qu'elle ne peut éteindre. Odieuse à elle-même, trouvant ses ennuis dans ses charmes , elte hait son sexe ^ et le cherche toujours. Comment ^ ditelle , une flamme si vaine peut-elle être si cruelle ? Amour , tu es cent fois plus redoutable quand tu te joues que quand tu t'irrites.

Enfin je quittai Lesbos , et le sort me fit trouver une île plus pixifiine encore ; c'étoit celle de Lemnos. Vénus n'y a point de temple ; jamais les

Lemniens ne lui adressèrent de vœux* Nous'rejetons , disent-ils , un culte qui amollit les cœurs. La déesse les en a souvent punis ; mais , sans expier leur crime, ils en portent la peine; toujours plus impies à mesure qu'ils sont plus affliges.

Je me remis en mer, cherchant toujours quelque terre chërie des dieux ; les vents me poritèrent à Délos. Je restai quelques mois dans cette lie sacrée : mais, soit que les dieux nous préviennent quelquefois sur ce qui nous arrive, soit que notre âme retienne de la divinité , dont elle est émanée , quelque foihle connoissance de Tavenir , je sentis que mon destin , que mon bonheur même , m^appeloient dans un autre pays. Une nuit que j^étois dans cet état tranquille oii Pâme plus à elle-même semble être délivrée de la chaîne qui la tient assujettie, il m^apparut, je ne sus pas d^abord si c^étoit une mortelle ou une déesse. Un charme secret étoit répandu sur toute sa personne : elle n' étoit point belle comme* Vénus, mais elle étoit ravissante comme elle : tous ses traits n^étoient point réguliers , mais ils enchantoienttous ensemble : vous n'y trouviez point ce qu'on admire , mais ce qui pique : ses cheveux tomboient négligemment sur ses épaules , mais cette négligence étoit heureuse : sa taille étoit

cbarmanle ; elle ayoit. cet air que la nature donne $eule, et dont elle cache le secret aux peintres mêmes. Elle yitmonëtonnement; elle en sourit. Dieux! quel souris! Je suis, me dit-*elle d'une Yoix qui pénëtroit le cœur, la seconde des Grâces : Vénus , qui m'envoie , veut te rendre heureux ; mais il faut que tu ailles Fadorer dans son temple de Gnide. Elle fuit, mes bras la suivirent, mon songe s'envola avec elle ; et il ne me resta qu'un doux regret de ne la plus voir, mêle du plaisir de l'avoir vue. . .

Je quittai donc l'île de Délos : j'arrivai à Gnide. Je puis dire ^m^ d'abord je respirai l'amour. Je sentis, je ne puis pas bien exprimer ce. que je sentis. Jen^aimoisfias eticore , mais je cherchois à aimer : mon cœur s'ëchauffoit comme daas la présence: de quelque beauté divine. J'avançai, et je vis de loin de jeunes filles qui jouoient daais la prairie ; je fus d'abord entraîné vers elles. Insensé que<je suis! disois-)e; j'ai^ sans aimer, tous Jes égaremens de l'amour ; mon cœur volé déjà vçrs des objets inconnus , et ces objets lui donnent de l'itiqùiétude. J'approchai , je vis la charmante Thémire ! sa^s doute que nom étions faits l'un pour l'autre. Je ne regardai qu'elle , et je crois que je sçrois moBt de doideur si elle n'avoit touii^ sur moi quelques regards. Gï'ande Vénus , m'é-; VII. ^ 7

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criatî^ , puisque vous devez me rendre heureux, faîtes que ce soit avec cette bergère : je reaonce à tovrtes les autres beautés ; elle seule peut rem-" ptir vos promesses et tous les vcNix que )e ferai jamais.

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