‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 11 sur 92 · CINQUIEME CHANT · texte numérisé non relu

CINQUIEME CHANT

Je parlois encore au jeune Aristëe de mes tendres amours ; ils lui firent soupirer les siens ; je soulageai son cœur, en le prianmh.de me lesra* cbntttr. Voici ce qu'il me dit: je n'oublierai rien ; car je suis inspiré par le même dieu qui le feisoit parler»

Dans tout ce récit vous ne trouverez rien ^ne de très*simple : mes aventures ne sont que les setitimens d'un coeur tendre, que mes plaisirs, que mes peines ; et ^ commie mon amour poqr CsHuille fait le bonheav^ il fak aikssi toute Fliis^ toire de ma vie.

Camille est fille d'un des principaux haËîtans de Gnide ; elle est belle ; elle a une physionomie qui- va s^ peindre dans tous les cœurs : les femmes qui 4bnt des souhaits demandeâf^ux dieux les grâces de Camille ; les homi^es qui la voient véu-

kat ia voir toujours, ou dmigHeAt de la Toir

Elle a uae taille cliarmaïue-^iiii ajir noble, nutîs modeste , des yeuxirifs et tout pvèts à être tendras, des traits faits exprès Vnm pour Tauttae^, des charmes inyisiblement assortis pour la ty>^ raimie des cœurs.

Camille ne cherche point à sf p^er, malselk est mieux parée cpie les autres femmes. ^

£Ue a xin ^e^prit que la nature refîise presifn^ toujours aux belles. SUe se prAte égaleme«it:*att sërievx et à Tenjouenienl,^ Si* n»us iMmleci / eUt pensera censément ) si r<>us-iKi|iles^ ette badinera cbnéie les firâces.

Pius on a dVsprit, plqs an c^n trofuneià-Ca*» mille. Elle a qnelqpie chose de si naïf, ^^il semblç qu^eUe ne parie que k >langa^ du cieii^. Tout ce qu'elle dît, tout cf qu^elk fait, a^lescharinés 4^ htaimfdicitë ; tous trouves toujoufS upa^benr gève naïye. Des grâces si légères y si: fines vsi dé^ licatts, se font remarquer, 'mais se ftHit.enrare mieiiac. seatiar. ....^j ; • •<- :r -• i -

Avec tout cela Gapiille m^aime relie etft rai^e quand elle i ntie voit , ette est .-fôcbëe c^nd jë la quitte^ et cbmme m fepmiTdis.vîvve, sans elle:, elk:me> lait !promeftlre ée rëwdfar. 1^ luidis tou^ jours «^ne je Paimct eèk me croit ; je lui djoiqtie

je Tadore, elle Ib sait ; mais elle est câvie comme si elle ne le savoit pas. Quand je lui dis. qu^elle fait la félicite' : de ma vie , elle me: dit q^ue je fais le bonheui; de la sienne* Enfin elle m^aime tant, qja'elle me feroit. presque croire que je suis digne de son amour.

Il y avoit un mois que je voyais Camille sans oser.lui dire que }e Taimois y et sans oser presque me le dire à moi-même ; plus, je la trouTois. aimable ^n^oins j'esperois d'être celui qui .fa rendroit sensible. Camille, tes charmes me touchoiënt; mais, ils me disoient que je ne te méritois pas.

Je cherchois partout à t'oublier; je voulois effacer de mon cœur ton adorable image. Que je suis iheureux î je n'ai pu y réussir ; cette image y est restée,. et elle y vivra toujouirsjù'- ! * . > Je dis à Camille; J'aimais le bruit du monde, et je cherche la solitude; j^avoisîdêk'.vitês*d^am<- £dtionf, et je ne désire plus quç ta jàré&ènce ; je vouloi^.. errer sous dès climats reculés , et mon cœur n'est plus citoyen .que des lieux où tu resr pires : tout ce qui n'est point toi s 'eîst évanoui die devant me yeux; - ' .. .. : ^s.

.. Quandr Camille nt'a parlé de sa tendresse, elle a encore quelque chose à me dire ;< elle croit avoir ûiibUé ce qu'elle m'a juré mille fois. Je suis.^i charmé de l'entendre que je ^feins quelquefois

de ne la pas croire , pour qu^elle touche encore mon cœur : bientdt règne entre nous ce doux si-lence , qui est ]e plus tendre langage des amans.

Quand j'ai été absent de Camille, }e yeux lui rendre compte de ce que j'ai pu voir ou enlendre. De quoi m'entretiens-tu? roc dit-elle ; parle-moi de nos amours : ou , si tu n'as rien pense , si tu n'as rien à me dire , cruel, laisse-moi parler.*

Quelquefois elle Inédit en m'embrassant : Tu es triste. Il est vrai, lui dis-je ; mais la tristesse des amans est délicieuse : je isens couler mes larmes , et je ne sais pourquoi , car tu m'aimes ; je n^ai point de sujet de me plaindre ^ et je me plains. Ne me retire point de la langueur où je suis; laisse-moi soupirer en même temps mes peines et mes plaisirs.

Dans les transports <le l'amour, mon âme est trop agitée ; elle est entraînée vers son bonheur sans en jouir : au lieu qu'à présent je goûte ma tristesse même; N'essuie point mes larmes : qu'importe que je pleure, puisque je suis heureux ?

Quelquefois Camille me dit: Aime-moi. Oui, je t'aime. Mais comment m'aimes-tu ? Hélas ! lui dis-je, je t^aime comme je t'aimois : car je ne puis comparer l'amour que j'ai pour toi qu'à celui que j'ai eu pour toi-même.

J'entends louer Camille par tous ceux qui la

lOâ LE TEMPLE

connoissént : ces louanges me toachent comme si elles mVtoient personnelles, et j'en suis plus fiaUë qu'elle-même.

Quand il j â quelqu'un avec nous , elle parle avec tant d'esprit que je suis enchante de s^s âatoindi«s paroles ; mais j'aimerois encore mieux qu'elle ne dît rien.

Quand elle €ut des amitiës à quelqu^un , je voudroîs être celui à qui elle fait des amitiés, quand tout à coup je fiais réflexion que je ne serois point aime d'eik.

Prends garde, Camille, aux impostures des amans. Us te diront qu'ils t'aiment , et ils diront vrai : ils te diront qu'ils t^aiment autant que moi; mais je jure par les dieux que je t'aime davantage.

Quand je l'aperçois de loin, mon esprit s^égare*: elle approche , et mon cœur s'agite : j'arrive auprès d^elle , et il semble que mon âme veut me quitter, que cette âme esta Camille , et qu'elle va l'animer.

Quelquefois je veux lui dérober une faveur ; elle lue la refuse , et dans un instant elle m^en accordé une autre. Ce n'est point un artifiee : combattue par sa pudeuriet son amour , elle vMe* droit me tout refuser , elle voudvoit pouvoir me tout accorder.

Elle me dit : Ne tou« »uffit-il pas que je vous aime ? que pouTesb-you94^ajjrer aprè» moncceur ? Je désire , lui dis-je , que tu £sui$es pour moi une faute que Tamour Êiit faire, et que le grand amour justifie.

Camille , si je cesse un jour de^i^àîmer , puisie lapttrque se tromper, et prendre ce jour pour le dernier de mes jours ! Puisse-t«?elle ef£icer le rest» d^une Tie que je trou^erois déplorable , quand je me soufiendrois des plaisirs que j^ai eus en aimant.

Aristée soupira et se tut ; et je vis bien qu'il ne cessa de parler de Camille que pour penser à elle.

SIXÏÈMjE CHANT-

Penoaot que nous parlio^s de nos amours , nous nous égarâmes ; et après avoir erré long* teBQq[>s , nous entrâmes dans une grande prairie s nous «fâm^s conduîl» , par un cbemin de fleurs» au pied dW rocher afi&euK* Nou^ vîmes un antre obscur; aous y entràimie^, croyant que c'étoit lad^neu^e de quelque mortel O dieux! qui au* roit pen«é que ce lieu eût été di foaeste ! A peine

y eus-je mis le pied , que tout mon corps frémit, mes cheveux se dressèrent sur la tête. Une main invisible m^entraînoit dans ce fatal séjour : à mesure que mon cœur s'agitoit , il cherchoit à s'agiter encore. Ami , m'écriai- je , entrons plus avant , dussions-nous vioir augmenter nos peines. J'avance dans ce lieu , où jamais le soleil n'entra , et que les vents n'agitèrent jamais. J'y vis la Jalousie ; son aspect étoit plus sombreque terrible : la Pâleur, la Tristesse, le Silence , rentouroient, et les Ennuis voloient autour d'elle. Elle souffla sur nous , elle nous mit la main sur le cœur , elle nous frappa sur la tête ; et nous ne vîmes, nous n'imaginâmes plus que des monstres. Entrez plus avant , nous dit-elle , malheureux mortels ; allez trouver une déesse plus puissante que moi. Nous vîmes une affreuse divinité à la lueur des langues enflammées des serpeiïs qui siffloient sur sa tête ; c'étoit la Fureur. Elle détacha un de ses serpens , et le jeta sur moi: je voulus le prendre; déjà, sans que je l'eusse senti, il s'étoit glissé dans mon tœur. Je restai un moment comme stupide ; mais*, dès que. le poison se futrépandu dans nés veines-;, je crus être au milieu des enfers : mon âme fut embrasée, et, dans savio^lence, tout mou corps la contenoit à peine : j'étois si agité qu'ilme sem* bloit que je tournois sous le fouet des Furies.

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' Nous nous abandonnâmes à nos transports ; nous f tmes cent fois le tour de cet autre épouvantable r nous allibnsdela Jalousie à la Fureur, et de la Foreur à la Jalousie : nous criions , Thëmire 1 nous criions, Camille! si Thëmire ou Camille étoient venues, naus les aurions dëchirëes de nos propres mains.

Enfin nous trouvâmes la lumière du jour; elle nous parut importune , et nous regrettâmes presque Tantre affreux que nous avions quitté. Nous tombâmes de lassitude ; et ce repos même nous parut insupportable. Mos yeux nous refusèrent des larmes, et notre cœur ne put plus former de soupirs.

Je fus pourtant un moment tranquille : le sommeil commençoit k verser sur moi ses doux pavots. 0 dieux! ce sommeil même devint cruel. J'y vojois des images plus terribles pour moi que les pâles ombres : je me réveillois à chaque instant , sur une infidélité de Thémire ; je la voyois... Non, je n'ose encore le dire; et ce que j'imaginois seulement pendant la veille, je le trouvois réel dans les horreurs d^ cet affreux sommeil.

Il faudra donc, dis-je ien me levant, que je fuie également les ténèbres et la lumière ! Thémire , la cruelle Thémire m'agite comitie les

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Furies. Qui Peut cru, que mon bonheur seroit de l'oublier pour jamais !

Uti accès de fiireur me reprit. Ami,mVcriai- |e , lète-toi. Allons exterminer les troupeaux qui paissetit dans cette prairie : poursuivons ces bergers dont les amours sont si paisibles. Mais, non : je Yois de loin un temple ; cVst peùt*être celui de TAmour : allons le détruire , allèns briser sa statue, et lui rendre nos fureurs redoutables. Nous courûmes ; et il sembloit que Tardeur de commettre un crime nous donnât des forces nou<^ Telles : nous traversâmes les bois , les prës , les guërets ; nous ne fumes, pas arrêtés un instant : une colline s^ëlevoit en vain, nous y montâmes ; nous entrâmes dans le temple : il ëtoit consacré à Bacchus.Que la puissance des dieux est grande! notre fureur fut aussitôt calmée. Nous nous regardâmes , et nous Times avec surprise le désordre où nous étions.

Grand dieu! mMcriai*je, je te rends moins grâces d'avoir apaisé ma fureur que de m'avoir épargné un grand crime. £t, m'approchant .de la prétresse : Nous sommes aimés du dieu que vous servez ; il vient de, calmer les transports dont nous étions agités; à peine sommes-nous entrés dansr ce lieu , que nous avons senti sa faveur présente. Nous voulons lui faire un sacrifice :

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dâigfieB Tôffrir paur nous> 4iirineprètresse. J^allai chercher une yictime , et je Tapporlai à ses pieds.

Pendant que la prétresse se prëparoit à donner le coup mortel, Arîslee prononça ces paroles: Dmn Bacchus , tu aimes à voir la joie sur le yÏt sa^ des hommes : nos plaisirs sont un culte pour toi ; et tu ne veux être adore qpie par les mortels les plus heureux.

Quelquefois tu égaresdoucementnotre raison: mais , quand quelque divinité cruelle nous Ta ^ëe ; il n^y a que toi qui puisse nous la rendre.

La noire Jalousie tient TAmour sous son esclava^e ; mais tu lui dtes Tempire qu^elle pren d sur nos ceeurs , et tu la fais rentrer dans sa de-* nSÈure a£Greuse.

Après que le sacrifice fut fait^ tout le peuple s^assembla autour de nous; et je racontai à la prêtresse comment nous avions été tourmentés dans la demeure de la Jalousie. Et tout k coup nous entendîmes an grand bruit et un mélange confus de voix etd^instrumens de musique. Nous sorrîmes du temple ; et nous vîmes arriver une troupe de bacchantes , qqi firapppient la terre de leurs thyrses, criant à haute voix : Evohé» Le vieux Silène suivoit , monté sur son ftne : sa tète semhloit chercher la terre ; etsitdt qu^on abandonnoit son corps, il se balançoit comme par

mesure. La ttoupe avoit le visage barbouillé de lie. Pan paroissoit ensuite avec sa flûte; et les Satyres entouroient leur roi. La joie régnoitavec 1> désordre; une folie aimable méloit ensemble les jeux, les railleries , les daïnes, les chansons. Enfin , je vis Bacchus : il ëtoit sur son char traîne par des tigres , tel que le iiànge le vit au bout de Punivers , portant partout la joie et la victoire.

A ses cotés étoit la belle Ariane. Princesse , vous vous plaigniez encore de Pinfidélité de Thésée, lorsque le dieu prit votre couronne et la plaça dans le ciel. Il essuya vos larmes. Si vous n'aviez pas cessé de pleurer , vous auriez rendu un dieu plus malheureux que vous , qui n'étiez qu'une mortelle. Il vous dit : Aimez-moi ; Thésée fuit; ne vous souvenez plus de son amour, oubliez jusqu'à sa perfidie. Je vous rends immortelle pour vous aimer toujours.

Je vis Bacchus descendre de son char ; je vis descendre Ariane ; elle entra dans le temple. Aimable dieu , s'écria-t-elle , restons dans ces lieux , et soupirons-y nos amours : faisons jouir ce doux climat d'une joie éternelle.. C'est auprès de ces lieux que la reine des cœurs a posé son empire: que le dieu de la joie règne auprès d'elle , et augmente le bonheur de ces. peuples déjà si fortunés.

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Pour moi, grand dieu, je sens dëjà que je t^aime davantage. Quoi ! tu pourrois quelque jour me paroître encore plus aimable ! Il n'y a que les immortels qui puissent aimer à Texcès, et aimer toujours davantage ; il n^y a qu^eux qui obiiennent plus qu^ils n'espèrent, et qui sont plus bornes quand ils dësirent que quand ils jouissent.

Tu seras ici mes étemelles amours. Dans, le ciel, on n'est occupié que de sa gloire ; ce^'estque sur la terre et dans les lieux champèirès que l'on sait aimer : et pendant que cette troupe, se liviiei^ à une joie insensée, ma joie, ines soupirs et mes larmes mêmes , te rediront sans cesse mes amours.

Le dieu sourit à Ariane ; il la mena dans le sanctuaire. La joie s'empara de nos cœurs : nous sentîmes, une ëmption divine. Saisis des égare* mens de Silène et des transports, des bacchantes, nous prîmes un thyrse , et nous nous mêlâmes dans ies danses ret dans les concerts.

no lifi TEMPI.1;

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