‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 14 sur 92 · CÉPHISE ET L'AMOUR · texte numérisé non relu

CÉPHISE ET L'AMOUR

Un jour que jVrrois dans les bois d^Idaliearec la jeune Céphise, je trouvai FÂmour quidormoit couché sur des fleurs , et couvert par quelques branches de myrte qui cédoient doucement aux haleines des zéphyrs. Les jeux et les ris , qui le suivent toujours, étoient allés folâtrer loin de lui : il étoit seul. J'avois TAmour en mon pouvoir ; son arc et son carquois étoient à ses côtés ; et y si j'avois voulu , j'aurois volé les armes de l'Amour. Céphise prit Tare du plus grand des dieux : elle y mit un trait, sans que je m'en aperçusse , et le lança contre moi. Je lui dis en souriant : Prends-en un second ; Êds^moi une autre blessure; celle-ci est trop douce. Elle voulut ajuster un autre trait ; il lui tomba sur le pied , et elle cria doucement : c'étoit le trait le plus pesant qui fôt dans le carquois de TAmourlElle le reprit, le fit voler ; il me frappa , je me baissai : Ah ! Céphise , tu veux donc me faire mourir ? Elle s'approcha de l'Amour. Il dort profondément , dit-elle ; il s'est £aitigué à lancer ses traits. Il faut cueillir des fleurs, pour lui lier les pieds et les

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mains. Ah ! )e n^y puia consentir; car il nous a toujours ÊLVorisës. Je vais donc , dit-elle , prendre Bes armes, et lui tirer une flèche de toute ma force. Mais il se réveillera, lui dis-je. Eh bien! qu^il se réveille : que pourra-t-il faire que nous blesser davantage? Non, non ; laissons-le dormir ; nous resterons auprès de lui, et nous en serons plus enflammes.

Cëphise prit alors des feuilles de myrte et de roses. Je veux, dit-elle, en couvrir TÂmour. Les jeux et les ris le chercheront, et ne poiuront plus le trouver. Elle les jeta sur lui ; et elle rioit de voir le petit dieu presque enseveli. Mais à quoi m*amusë-je, dit-elle ? Il faut lui couper les ailes, afin qu'il n'y ait plus sur la terre d^homi^es volages ; car ce dieu va de coeur en cœur, et porte partout rinconstance. Elle prit ses ciseaux, s'assit ; et, tenant d^une main le bout des ailes dorées de l'Amour , je sentis mon cœur fiappé de crainte. Arrête, Céphise. Elle ne m'entendit pas. Elle coupa le sommet des ailes de l'Amour, laissa ses ciseaux, et s'enfiiit.

Lorsqu'il se £ut réveillé, il voulut voler; et il sentit un poids qu'il ne connoissoit pas. Il vit sur les fleurs le bout de &es ailes ; il se mit à pleurer. Jupiter , qui l'aperçut du haut de TOlympe , lui envoya, un nuage qui le porta dans le

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palais de Gnide , et le posa sur le sein de Venus. Ma mère , diMl , je battois de mes ailes sur votre sein ; on me les a coupées : que vais-je devenir ? Mon fils, dit la belle Cypris, ne pleurez point; restez sur mon sein, ne bougez pas ; la chaleur va les faire renaître. Ne voyez-vous pas qu'elles sont plus grandes ? Embrassez-moi : elles croissent : vous les aurez bientôt comme vous les aviez ; j'en vois déjà le sommet qui se dore : dans un moment;... C'est assez : volez, volez , mon fils. Oui , dit-il, je vais me hasarder. Il s'envola; il se reposa auprès de Vénus, et revint d'abord sur son sein. Il reprit Tessor ; il alla se reposer un peu plus loin, et revint encore sur le sein de Vénus. Il l'embrassa ; elle lui sourit : il Tembrassa encore, et badina avec elle : et enfin il s'éleva dans les airs, d'où il règne sur toute la nature.

L'Amour, pour.se venger de Céphise, l'a rendue la plus volage de toutes les> belles. Il la fiatit brûler chaque jour d'une nouvelle flamme. Elle m'a aimé; elle a aimé Daphnis ;.et elle aime aujourd'hui Cléon. Cruel Amour, c'est moi que vous punissez ! Je veux bien porter la peine de son crime; mais n'auriez -vous, point d'autres tourmens à me faire souffrir P

,LOBSQU£ Alexandre eut détruit l'empire des Perses , il voulut que Ton crût qu'il étoit fils de Jupiter. Les Macédoniens étoient indignés de voir ce prince rougir d'avoir Philippe pour père : leur mécontentement s'accrut lorsqu'ils lui virent prendre les mœurs , les habits et les manières des Perses ; et ils se reprochoient tous d'avoir tant fait pour un homme qui commençoit à les mé-* priser. Mais on murmuroit dans Tarmée , et on ne parloit pas.

Un philosophe nonuné Callisthène avoit suivi le roi dans son expédition. Un jour qu'il le salua à la manière des Grecs: D'oà vient^ lui dit Alexandre , que tune m* adores pas ? « Seigneur^ » lui dit Callisthène , vous êtes chef de deux na- »tions: l'une, esclave avant que vous l'eussiez » soumise , ne l'est pas mayas depuis que vous ». l'avez vaincue; l'autre, Kotc avant qu'elle vous » servît à remporter tant de victoires , l'est en- » core depuis que vous les avez remportées. Je » suis Grec , seigneur ; et ce nom , vous l'avez

»éleyë si haut que, sans tous faire tort, il ne 3> nous est plus permis de Tavilir. »

Les vices d^ Alexandre étoient extrêmes comme ses vertus : il étoit terrible dans sa colère ; elle le rendoit cruel. Il fit couper les pieds, le nez et les oreilles à Callisthène , ordonna qu^on le mît dans une cage de fer, et le fit porter ainsi à la suite de Farmëe,

J^aimois Callisthène; et de tout temps, lorsque mes occupations me laissoient quelques heures de loisir, je les avois employées à Técouter : et, si j^ai de Tamour pour la vertu, je le dois aux impressions que ses discours faisoient sur moi. J'allai le voir. « Je vous salue , lui dîs-je , illustra » malheureux , que je vois dans une cage de fer » comme on enferme une béte sauvage, pour » avoir été le seul homme de Tarmée. »

« Lysimaque , me dit-il , quand je suis dans une » situation qui demande de la force et du cou- }> rage , il me semble que je me trouve presque à » ma place. En vérité , si les dieux ne m'avoient » mis sur la terre que pour y mener une vie vo- » luptueuse , je croir^ qu'ils m'auroient donné T» en vain une âme grande et immortelle. Jouir » des plaisirs des sens est une chose dont tous y» les hommes sont aisément capables ; et si les ^ dieux ne nous ont faits que pour cela, ils ont fait

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» un ouvrage plus parfait quHls n^ont touIu , et ils » ont plus exécute qu'entrepris. Ce n*est pas , » ajouta-t-il, que je sois insensible : vous ne me » faites que trop voir que je ne le suis pas. Quand » vous êtes venu à moi , j'ai trouve d'abord quel- » que plaisir à vous voir foire une action de cou- »rage. Mais, au nom des dieux, que ce soit )»pour la dernière fois. Laissez-moi soutenir » mes malheurs , et n'ayez point la cruauté d^y » joindre encore les vôtres. »

« Callisthène , lui dis-je , je vous verrai tous les 3» jours. Si le roi vous voyoit abandonné des gens » vertueux , il n'aïu^oit plus de remords ; il com- »menceroit à croire que vous êtes coupable. » Ah ! j'espère qu'il ne jouira pas du plaisir de ».voir que ses châtimens me feront abandonner » un ami. »

Un jour , Callisthène me dit : « Les dieux im- » mortels m'ont consolé; et, depuis ce temps, je »sens en moi quelque chose de divin, ^qui m'a » ôté le srentiment de mes peines. J'ai vu eti songe »le grand Jupiter. Vous étiez auprès de lui; » vous aviez un sceptre à la main ,/ et un bandeau » royal sur le front. Il vous a montré à moi , et » m'a dit : // te. rendra plus heureux. L'émotion » où j'étois m'a réveillé. Je me suis trouvé les » mains élevées au ciel , et faisant des efforts

» pour dire : Grand Jupiter ^ si Lysimaque doit ré^ ngner^ fais qu'il règne avec justice, Lysimaque, » vous régnerez : croyez un homme qui doit être » agréable aux dieux , puisqu^il souf&e pour la » vertu. »

Cependant Alexandre ayant appris que je respectois la misère de Callisthène , que j^allois le voir, et que j^osois le plaindre , il entra dans une nouvelle fureur, « Va, dit-il , combattre contre » les lions , malheureux qui te plais tant à vivre » avec les bétes féroces. » On différa mon supplice , pour le faire servir de spectacle à plus de gens.

Le jour qpi le précéda j'écrivis ces mots à Calli$thène : « Je vais mourir. Toutes les idées » que vous m'aviez données de ma future gran- »deur se sont évanouies de mon esprit. J'aurois » souhaité 4-âdoucir les maux d'un homme tel » que vous. »

Préxape, à qui je m'étois confié, m'apporta, cette réponse : « Lysimaque , si les dieux ont ré- >>solu que. vous jcégniez, Alexandre ne peut pas »vous ôter. la vie; car les hommes ne résistent »pas à la volonté des dieux. »

Cette lettre m'encouragea ; et, faisant réflexion que les hommes les plus heureux et les plus malheureux sont également environnés de la main

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divine, je résolus de me conduire , non pas par mes espérances , mais par mon courage , et de défendre jusqu^à la fin une vie sur laquelle il y ayoit de si grandes promesses.

On me mena dans la carrière. Il y avoit autour de moi un peuple immense qui venoit être témoin de mon courage ou de ma fi^ayeur. On me lâcha un lion. J'avois plié mon manteau autour de mon bras : je lui présentai ce bras , il voulut le dévorer ; je lui saisis la langue , la lui arrachai, et le jetai à mes pieds.

Alexandre aimoit naturellement les actions courageuses : il admira ma résolution ; et ce moment fut celui du retour de sa grande âme.

U me fit appeler; et, me tendant la main: « Lysimaque, me dit-il, je te rends mon amitié, »rends-rmoi la tienne. Ma colère n'a servi qu'à »te faire faire une action qui manque, à la vie » d'Alexandre. »

Je reçus les grâces du roi ; j'adorai les décrets des dieux, et j'attendois leurs promesses sans les rechercher ni les fuir. Alexandre mourut, et toutes les nations furent sans maître. Les fils du roi étoient dans l'enfance ; son frère Aridée n?en étoit jamais sorti ; Olynlpias n'avén qaè la hardiesse des âmes foibles, et tout ce qui étoit cruauté étoit pour elle du courage ; Roxane , Eurydice ,

Statyre , étoient perdues dans la douleur. Tout le monde , dans le palais , saroît gémir, et personnenesavoitrëgîier. Lescapitainesd^Alexandre levèrent donc les y^ux sur son trône; mais Tambition de chacun fiit contenue par l'ambition de tous. Nous partageâmes Fempire ; et chacun de nous crut avoir partage le prix de ses fatigues.

Le sort me fit roi d'Asie : et à présent que je puis tout, j'ai plus besoin que jamais des leçons de Callisthène. Sa joie m'annonce que j'ai fait quelque bonne action , et ses soupirs me disent que j'ai quelque mal à réparer. Je le trouve entre mon peuple et moi.

Je suis le roi d'un peuple qui m'aime. Les pères de famille espèrent 1^ longueur de ma vie comme celle de leurs enfans; les enfans craignent de me perdre comme ils craignent de perdre leur père. Mes sujets sont heureux, et je le suis.

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