‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 17 sur 92 · DES PLAISIRS DE NOTRE AME · texte numérisé non relu

DES PLAISIRS DE NOTRE AME

L'âme , indépendamment des plaisirs qui lui Tiennent des sens , en a qu'elle auroit indépendamment d'eux, et qui lui sont propres: tels sont ceux que lui donnent la curiosité, les idées de sa grandeur, de ses perfections, l'idée de son existence , opposée au sentiment de la nuit, le plaisir d'embrasser tout d'une idée générale, celui de Toir un grand nombre de choses, etc., celui de comparer, de joindre et de séparer les idées. Ces plaisirs "sont dans la nature de l'âme , indépendamment des sçns , parce qu'ils appartiennent à tout être qui pense , et il est fort indifférent d'examiner ici si notre 3^me a ces plaisirs comme substance unie avec le corps, ou comme séparée du corps, parce qu'elle les a toujours, et qu'ils sont les objets du goût : ainsi nous ne distinguerons point ici les plaisirs qui viennent à l'âme de sa nature, d'avec ceux qui lui viennent de son union avec le corps ; nous appellerons tout cela plaisirs naturels', que nous distinguerons des plaisirs acquis, que Fâme se Êiit par de certaines^ liaisons avec les plaisirs naturels j et de la même vu. 9

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manière et par la même raison , nous distinguerons le goût naturel et le goût acquis.

Il est bon de connoître la source des plaisirs dont le goût est la mesure : la connoissance des plaisirs naturels et acquis pourra nous servir à rectifier notre goût naturel et notre. goût acquis. Il faut partir de Tétat où est notre être, et connoître quels sont ses plaisirs, pour parvenir à mesurer ses plaisirs, et même quelquefois à sentir ses plaisirs.

Si notre âme n^avoit point ëtë unie au corps , elle auroit connu ; mais il y a apparence qu'elle auroit aimé ce qu'elle auroit connu : à présent nous n'aimons presque que ce que nous ne con« noissons pas>

Notre manière d'être est entièrement arbitraire ; nous pouvions avoir été faits comme nous sommes , ou autrement. Mais si nous avions été faits autrement, nous aurions senti autrement ; un organe de plus ou de moins dans notre machine auroit £aiit une autre éloquence , une autre poésie ; une contexture différente des mêmes organes auroit fait encore une autre poésie : par exemple , si la constitution de nos organes nous avoit rendus capables d'une plus longue attention, toutes les règles qui proportionnent la disposition du sujet à la mesure de notre attention

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ne seroient plus ; si nous avions été rendus ca^ pables de plus de pénétration, toutes les règlef qui sont fondées sur la mesure de notre pénétration tomberoîent de même ; enfin toutes les lois établies sur ce que notre machine est d'une certaine façon seroient différentes si notre machine nVtoit pas de cette façon.

Si notre vue avoit été plus foible et plus confuse , il auroit fallu moins de moulures et plus d'uniformité dans les membres de Tarchitecture: si notre vue avoit été plus distincte, et notre âme capable d'embrasser plus de choses à la fois, il auroit fallu dans l'architecture plus d'omemens : si nos oreilles avoient été faites comme celles de certains animaiix , il auroit fallu réformer bien de nos instrumens de musique. Je sais bien que les rapports que les choses ont entrç elles auroient subsisté ; mais le rapport qu'elles ont avec nous ayant changé , les chos^es qui, dans l'état présent, font un certain effet sur nous , ne le feroient plu$; et comme la perfection des arts est de nous présenter les choses telles qu'elles nous fassent le plus de plaisir qu'il est possible, il faudroit qu'il y eut du changement dans les arts, puisqu'il y en auroit dans la manière la plus propre à nous donner du plaisir.

•On croit d'abord qu'il suffiroit de connoltre

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les diverses sources de nos plaisirs pour avoir le goût, et que, quand on a lu ce que la philosophie nous dit là-dessus , on, a du goût , et que Ton peut hardiment juger des ouvrages. Mais le goût naturel n^est pas une connoissance de théorie ; c'est une application prompte et exquise des règles mêmes que Ton ne connoît pas. Il n'est pas nécessaire de savoir que le plaisir que nous donne une certaine, chose que nous : trouvons belle vient, de la surprise ; il suflEit qu'elle nous surprenne., et qu'elle nous surprenne autant qu'elle le doit , ni plus ni moins.

Ainsi ce que nous pourrions dire ici , et tous les préceptes que nous pourrions donner pour for- ^ner le goût , ne peuvent regarder que le goût acquis, c'est-à-dire ne peuvent regarder directement que ce goût acquis, quoiqu'ils regardent encore indirectement le goût naturel ; car le goût acquis affecte , change , augmente et diminue le goût naturel, comme le goût naturel affecte, change , augmente et diminue le.goût acquis.

La définition la plus générale du goût, sans considérer s'il est bon ouma^uvais, juste ou non, est ce qui nous attache à une chose par le sentiment ; ce qui n'empêche pas qu'il ne puisse s'appliquer aux choses intellectuelles , dont la connoissance fait tant de plaisir à l'âme , qu'elle étoit

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la seule félicité que de certains philosophes pussent comprendre. L^âme connoit par ses idées et par ses sentimens ; elle reçoit des plaisirs par ces idées et par ces sentimens : car, quoique nous opposions ridée au sentiment, cependant, lors<qu^elle voit une chose , elle la sent ; et il n^j a point de choses si intellectuelles qu^elle ne voie ou quelle ne croie voir, et par conséquent qu'elle ne sente.

DE L^ESPRITEK GENERAL.

L'esprit est le genre qiy a sous lui plusieurs espèces ; le génie , le bon sens , le discernement , la justesse , le talent, le goût.

L'esprit consiste à avoir les organes bien constitués , relativement aux choses où il s'applique. Si la chose est extrêmement particulière , il se nomme talent ; s'il a plus de rapport à un certain plaisir délicat des gens du monde , il se nomme goût ; si la chose particulière est unique chez un peuple, le talent se nomme esprit, comme l'art de la guerre et l'agriculture chez les Romains , la chasse chez les sauvages , etc.

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