‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 18 sur 92 · DE LA CURIOSITE · texte numérisé non relu

DE LA CURIOSITE

Notre âme est faite pour penser, c'est-à-dire pour apercevoir : or un tel être doit avoir de la curiosité ; car, comme toutes les choses sont dans

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une chaîiM où chaque idée en précède une et en suit une autre , on ne peut aimer à voir une chose * sans désirer d'en voir une autre ; et, si nous n'avionspa$ ce désir pour celle-H:i , nous n^auripns eu aucun plaisir à celle-là. Ainsi , quand on nous mqntrè une partie d^un tableau, nous souhaitons de voir la partie que Ton nous cache , à proportion du plaisir que nous a fait celle que nous avons vue. «

C^est donc le plaisir <pie nous donne un objet, qui nous porte^vers un autre ; c'est pour cela que Tâme cherche toujouA des choses nouvelles , et ne se repose jamais.

Ainsi on sera toujours sûr de plaire à Pâme lorsqu'on lui fera voir beaucoup de choses , ou plus qu'elle n^avoit espéré d'en voir.

Par-là on peut expliquer la raison pourquoi nous avons du plaisir lorsque nous voyons un jardin bien régulier, et que nous en avons encore lorsque nous voyons un lieu brut et champêtre : c'est la même cause qui produit ces effets. Comme nous aimons à voir un grand nombre d'objets , nous voudrions étendre notre vue, être en plusieurs lient, parcourir plus d'espace; enfin notre âme fuit les bornes , et elle voudroit , pour ainsi dire , étendre la sphère de sa présence : ainsi c'est un grand plaisir pour elle de

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porter sa yae au loin. Mais comment le Ëiire ? Dans les villes ^ notre vue est bomëe par des maisons : dans les campagnes , elle Test par mille obstacles ; à peine pouvons-4ious voir troi^ ou quatre arbres. L'art vient à notre secours , et nous découvre la nature qui se cache ellemême. Nous aimons Fart, et nous Taimons mieux que la nature , c'est-à-dire la nature dérobée à nos yeux : mais quand nous trouvons de belles situations ^ quand noti*e vue en liberté peut voir au loin des prés , des ruisseaux^ des collines , et ces dispositions qui sont^ pour ainsi dire, créées exprès , elle est bien autrement enchantée que lorsqu'elle voit les jardins de Le Nostre ; parce que la nature ne se copie pas , au lieu que Fart se ressemble toujours. C'est pour cela que dans la peinture nous aimons nûeux un paysage que le plan du plus beau jardin du monde ; c'est que la peinture ne prend la nature que là oii elle est belle ^ là on la vue se peut porter au loin et dans toute son étendue ^ là où elle est variée , là ou elle peut être vue avec plaisir.

Ce qui fait ordinairement une grande pensée, c'est lorsqu^on dit une chose qui en fait voir un grand nombre d'autres , et qu'on nous fait découvrir tout d'un coup ce que nous ne pouyioi^ espérer qu'après une grande lecture.

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Florus nous représente en peu de paroles toutes les fautes d'Ânnibal. « Lorsqu'il pouToit, dît-il , » se servir de la victoire , il aima mieux en jouir ; » cùm Victoria po$S€t uti, fruimaluit. »

Il nous donne une idée de toute la guerre de Macëdoinè , quand il dit : « Ce fut vaincre que » d'y entrer ; introiêse Victoria fuit. »

U nous donne tout le spectacle de la vie de Scipion , quand il dit de sa jeunesse : « C'est le » Scipion qui croit pour la destruction de rA- » frique ; kic erit Scipio qui in exitium Africœ » crescit. » Vous croyez voir un enfant qui croît et s'élève comme un géant.

Enfin il nous fait voir le grand caractère d'Annibal , la situation de l'univers , et toute la grandeur du peuple romain , lorsqu'il dit : <c Annibal » fugitif cherchoit au peuple romain un ennemi »par tout l'univers ; gui, profugm ex Africâ s » kostem populo romano toto orbe quœrebat. »

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