DE LA SENSIBILITE
Presque toujours les choses nous plaisent et déplaisent à différens ëgards : par exemple, les virtuosi d^Italie nous doivent faire peu de plaisir,, 1** parce qu'il n^est pas ëtonnant qu^accommodës comme ils sont , ils chantent bien : ils sont comme un instrument dont l'ouvrier a retranche du bois* pour lui faire produire des sons ; 2** parce que les passions qu'ils jouent sont trop suspectes de fausseté ; 3^ parce qu'ils ne sont ni du sexe que nous aimons, ni de celui que nous estimons. D'un autre côté ils peuvent nous plaire, parce qu'ils conservent long-temps un air de jeunesse , et de plus y parce qu'ils ont une voix flexible , et qui leur est particulière. Ainsi chaque chose nous donne un sentiment qui est composé de beaucoup d'autres , lesquels s'afifoiblissent et se choquent quelquefois.
Souvent notre âme se compose elle-même des raisons de plaisir, et elle y réussit surtout par les liaisons qu'elle met aux choses. Ainsi une chose qui nous a plu nous plaît encore , par la seule raison qu'elle nous a plu , parce que nous joignons l'ancienne idée à la nouvelle. Ainsi une actrice qui nous a plu sur le théâtre , nous plaît encore dans la chambre ; sa voix , sa déclamation , le sou-.
l5o ESSAI
venir de Tavoir vu admirer, que dis-je? l'idée de
la princesse , jointe a la sienne ; tout cela fait une
espèce de mélange qui forme et produit un
plaisir.
Nous sommes tous pleins dHdées accessoires. Une femme qui aura une grande réputation et un l^ger défaut pourra le mettre en crédit , et le faire regarder comme une grâce. La plupartdes femmes que nous aimons n^ont pour elles que la pré^ Tention sur leur naissance ou leurs biens , les honneurs ou Testime de certaines gens.
AUTRE EFFET BES LIAISONS QUE ii\\ME MET AUX CHOSES (l).
Nous devons à la vie champêtre que Thommç menoit dans les premiers temps, cet air riant répandu dans toute la fable ; nous lui devons ces descriptions heureuses, ces aventures naïves, ces divinités gracieuses , ce spectacle d'un état assez différent du nôtre pour le désirer, et qui n'en est pas assez éloigné pour choquer la vraisemblance , enfin ce mélange de passions et de tranquillité. Notre imagination rit à Diane, à Pan, à Apollon, aux nymphes, aux bois, aux prés, aux fontaines. Si les premiers hommes
(i) Ce paragraptie ne sç trouve que dans les é«UtioBS moderoes.
SUR LE GOUT. l5l
avoient vécu comme nous dans les villes , les poètes n^auroient pu nous décrire que ce que nous voyons lous les jours avec inquiétude ou que nous sentons avec dégoût ; tout respireroit l^ayarice , Tambition , et les passions qui tourmentent.
Les poètes qui nous décrivent la vie cham* pélre , nous parlent de Tâge d*or qu^s regrettent , c'est-à-dire nous parlent d'un temps encore plus heureux et pkis tranquille.