‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 34 sur 92 · SUR LA CAUSE DE L'ÉCHO · texte numérisé non relu

SUR LA CAUSE DE L'ÉCHO

PRONONCi LE 1" MAI I718.

Le jour de la naissance d'Auguste il naquit un laurier dans le palais , des branches duquel on couronnoit ceux qui avoient mérité Fhonneur du triomphe.

» Il est né, messieurs, des lauriers avec cette académie , et elle s'en sert pour faire des cou-'

(i) Nnm mare pacatum, num ventus amicior esset? (a) Saepe fagam Danai Tro}ft cupiere relîctft

Moliri. jSneid,, lib. n.

l82 DISCOURS

roimes aux sayans qui ont triomphe des sayans. Il n^est point de climat si reculé d^où Ton ne brigue ses suffrages: dépositaire de la réputation, dispensatrice de la gloire, elle trouye du plaisir à consoler les philosophes de leurs yeilles , et à les yenger, pour ainsi dire, de rinjustice de leur siècle et de la jalousie des petits esprits.

lues dieux de la fable dispensoient différemment leurs fayeurs aux mortels: ils accordoient aux âmes yulgaires une longift yie , des plaisirs, des richesses ; les pluies et les rosées étoient les récompenses des enfans de la terre : mais aux âmes plus grandes et plus belles ils réservoient la gloire , comme le seul présent digne d'elles.

C'est pour cette gloire que tant de beaux génies ont trayaillé , et c'est pour vaincre , et vaincre par l'esprit, cette partie de nous-mêmes la plus céleste et la plus divine.

Qu'un triomphe si personnel a de quoi flatter! On a vu de grands hommes , uniquement touchés des succès qu'ils dévoient à leurs vertus , regarder comme étrangères toutes les fayeurs de la fortune. On en a vu, tout couverts des lauriers de Mars , jaloux de ceux d'Apollon, disputer la gloire d'un poëte et d'un orateur.

Tantus amor laudum , tantie est Victoria cur»,

ViiG. /Eneié,, lib. m.

ACÀDésiIQUES. l85

Lorsque ce grand cardinal à qui une illustre académie doit son institution eut vu Tautorité royale affermie , les ennemis de la France consternes, et les sujets du roi rentrés dans Vo^ bëissance , qui n'eut pensé que ce grand homme étoit content de lui-*même ? Non : pendant qu^il étoit au plus haut point de sa fortune , il y avoit dans Paris , au fond d'un cabinet obscur , un rival secret de sa gloire ; il trouva dans Corneille un nouveau rebelle qu'il ne put soumettre. C'étoit assez qu'il eut k soutenir la supériorité d'un autre génie ; et il n'en fallut pas davantage pour lui Élire perdre le goût d'un grand minis*tère qui devoit faire l'admiration des siècles k venir.

Quelle doit donc être la satisfaction de celui qui, vainqueur de tous ses rivaux , se trouve aujourd'hui couronné par vos mains !

Le sujet proposé étoit plus difficile k traiter qu'il ne paroît d'abord : c'est en vain qu'on préten* droit réussir dans l'explication de l'écho , c^est^ k-dire du son réfléchi, si l'on n'a une parfaite connoissance du son direct ; c'est encore en vain que l'on iroit chercher du secours chez les anciens, aussi malheureux sans doute dans leurs hypothèses que les poètes dans leurs fictions, qui attribuèrent l'effet de l'écho aux malheurs d'une

l84 DISCOURS

nymphe causeuse , que Junon irritée changea en voix , pour avoir amusé sa jalousie , et, par la longueur dé ses contes ( artifice de tous les temps ) , Tavoir empêchée de surprendre Jupiter dans les bras de ses maîtresses.

Tous les philosophes conviennent généralement que la cause de Fécho doit être attribuée à la réflexion des sons, ou de cet air qui , firappé -par le corps sonore , va ébranler Torgane de Touïe ; mais s^ils conviennent en ce point , on peut direqu^ils ne vont pas long - temps de compagnie, que les détails gâtent tout, et qu^ils s^accordent bien moins dans les choses qu^ils entendent que dans celles qu'ils n'entendent pas.

Et premièrement, si, cherchant la nature du son direct , on leur demande de quelle manière Fair est poussé par le corps sonore , les uns diront que c'est par un mouvement d'ondulation 9 et ne manqueront pas d'allégiler l'analogie de ces ondes avec celles qui sont produites dans Teàu par une pierre qu'on y jette : mais les autres , à qui cette comparaison paroit suspecte , commenceront dès ce moment k faire secte à part; et on les feroit plutôt renoncer au titre de philosophe que de leur faire passer l'existence de ces ondes dans un corps fluide, tel que l'air, qui ne fait

ACADEMIQUES. l85

point , comme Teau , une surface plane et étendue sur un fond ; sans compter que , dans ce système , on devroit , disent-Ils , entendre plusieurs fois le même coup de cloche , puisque la même impression forme plusieurs cercles et plusieurs ondulations.

Ils aiment donc mieux admettre des rayons directs qui yont, sans se dëtourner, de la bouche de celui qui parle , à Toreille de celui qui entend ; il suffit que Pair soit presse par le ressort du corps sonore , pour que cette action se communique.

Que si , considérant le son par rapport à la vitesse , on demande à tous ces philosophes pourquoi il va toujours également vite , soit qu'il soit grand , soit qu'iF soit foible ; et pourquoi un canon qui esta cent soixante et onze toises de nous, demeurant une seconde à se faire entendre, tout autre bruit, quelque foible qu'il soit, ne va pas moins vite ; on trouvera le moyen de se faire respecter, et on les obligera , ou à avouer qu'ils en ignorent la raison , ou du moins on les réduira ^ entrer dans de grands raisonnemens , ce qui est précisément la même chose.

Que si l'on entre plus avant enmatière, et qu'on vienne à les interroger sur la cause de IVcho', le vulgaire répondra d'abord que la réflexion suffit ;

l86 DISCOURS

et on verra d'un autre côté un seul homme qui rëpond qu'elle ne suffit pas. Peut-être goûterat-on ses raisons , surtout si on peut se défaire de ce préjugé , un contre tous.

Or, de ceux qui n'admettent que la réflexion seule, les uns diront que toutes sortes de réflexions produisent des échos, et en admettront autant que de sons réfléchis. Les murailles d'une chambre , disent-ils , feroient entendre un écho , si elles n'étoient trop proches de nous , et ne nous envoyoient le son réfléchi dans le même instant que notre oreille est frappée par le son direct. Selon eux , tout est rempli d'échos : JovU omnia plena. Vous diriez que , comme Heraclite , ils admettent un concert et une harmonie dans l'univers , qu'une longue habitude nous dérobe ; d'autant mieux que , la réflexion étant souvent dirigée vers des lieux différens de celui où se produit le son, parce qu'elle se fait toujours par un angle égal à celui d'incidence , il arrive souvent que l'écho ne rend point les sons à celui qui les envoie : cette nymphe ne répond pas toujours à celui qui lui parle ; il y a des occasions où sa voix est méconnue de ceux mêmes qui l'entendent ; ce qui pourroit peut-être servir à faire cesser bien du merveilleux» et à rendre raison de ces voix entendues en l'air , que Rome, cette

ÀGÀBÉMIQUES. 187

ville des sept montagnes , mettoit si souvent au nombre des prodiges (i ). .

Mais les autres , qui ne croient pas la nature si libérale , veulent des lieux et des situations particulières ; ce qui fait qu'ils varient infiniment et dans la disposition de ces lieux , et dans la manière dont se font les réflexions k cet égard.

Avec tout ceci on n^est pas fort avancé dans la connoissance de la cause de Pécho. Mais enfin un philosophe est venu , qui , ayant étudié la nature dans sa simplicité , a été plus loin que les autres : les découvertes admirables de nos jours sur la dioptrique et la catoptrique ont été comme le fil d^Ariadne, qui Ta conduit dans l'explication de ce phénomène des sons. Chose admirable! il y a une image des sons , commç il y a une image des objets aperçus : cette image est formée par la réuiiion des rayons sonores , comme dans

(1) Vîti etttm aQdire vocem ittgfetttem ex sitmnii eacuminia Iqco. (Tit. Li?. Hist.y Ub. i, cap. S^.)

Spreta tox de cœlo emissa. {Ibidem, lib. t, cap. 3a.)

Templo sospitK^ Junonis nocte ingentem strepitum exortum. ( Ibidem, Ub. xxxi , cap. 1 a . )

Silentto proxim» noctis ex sy|và Arsià ingentem editam vocem. ( Ibidem, libl 11 , cap. 7. )

Gantusqae feruntur Auditi, sanctis et verba minacia lucis.

Otid. Metam., Ub. xy, c. 17.

l88 DISCOURS

Poptique l'image est formëe par la réunion des rayons visuels. On jugera sans doute , par la lecture qui va se Êiire, que Tacadëmie n'a pu se refuser à Fauteur de cette découverte , et qu'il mérite de jouir de ses suffrages , et de la libéralité du protecteur.

Cependant je ne puis passer ici une difficulté «commune à tous les systèmes , et qui , dans la satisfaction où nous étions d'avoir contribué à donner quelque jour à un endroit des plus obscurs de la physique , n'a pas laissé que de nous humilier. On comprend aisément que l'air qui a déjà produit un son , rencontrant un rocher un peu éloigné , est réfléchi v^rs celui qui parle , et reproduit un nouveau son , ou un écho : mais d'où vient que l'écho répète précisément la même parole , et du même ton qu'elle a été prononcée ? comment n'est-il pas tantôt plus aigu, tantôt plus grave ? comment la surface raboteuse des rochers, ou autres corps réfléchissans,ne changet-elle rien au mouvement que l'air a déjà reçu pour produire le son direct ? Je sens la difficulté, et plus encore mon impuissance de la résoudre.

ACADEMIQUES. l8g

Page 1