‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 33 sur 92 · DE RÉCEPTION A L'ACADÉMIE DES SCIENCES DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

DE RÉCEPTION A L'ACADÉMIE DES SCIENCES DE BORDEAUX

0, PÏOVONGB I.B 1*' MA.I I716.

Les sages de Fantiquitë recevoient leurs disciples sans examen et sans choix : ils croyoient que la sagesse deyoit être commune à tous les hommes , comme la raison , et que pour être philosophe c^étoit assez d^avoir du goût pour la philosophie.

Je me trouve parmi tous, messieurs, moi qui n^ai rien qui puisse m^en approcher que quelque attachement pour Fëlude , et quelque goût pour lés belles-lettres. S^il suffisoit pour obtenir cett<* faveur d^en connoître parfaitement le prix, et d^ayoir pour vous de Testime et de Fadmiration , je pourrois me flatter d^en être digne, et je mi^ comparerois à ce Troyen qui mérita la protection d*\me dëbsse, seulement parce qu^il la trouva belle.

Ouï , messieurs , je regarde votre académie comme l' ornement de nos provinces ; je regarde son établissement comme ces naissances heureuses où les intelligences du ciel pre'sident toujours.

On avoit vu jùsquMci les sciences non pas négligées , mais méprisées , le goût entièrement corrompu, les belles-lettres ensevelies dans l'obscurité, et les muses étrangères dans la patrie des Paulin et des Âusone. ^

Nous nous trompions de croire que nous fussions connus chez nos voisins par la vivacité de notre esprit ; ce n'étoit sans doute que par la barbarie de notre langage.

Oui, messieurs, il a été un temps où ceux qui s^attachoient à l'étude étoient regardés comme des gens singuliers, qui n'étoient point faits comme les autres hommes. Il a été un temps où il y avoit du ridicule et de l'affectation à se dégager des préjugés du peuple , et où chacun regardoit son aveuglement comme une maladie qui lui étoit chère, et dont il étoit dangereux de guérir.

Dans un temps si critique pour les savans on n'étoit point impunément plus éclairé que les autres : si quelqu'un èntreprenoit de sortir de cette sphère étroite qui borne les connoissances

des hommes, une infinilé d'insectes, qui sVlevoient aussitôt, formoient un nuage pour Fobs-* curcir ; ceux mêmes qui Testimoient en secret se rëyoltoient en public , et ne pouvoient lui pardonner Tafifront qu'il leur faisoit de ne pas leur ressembler.

Il n^appartenoit qu'à vous de £aiire cesser ce règne ou plutôt cette tyrannie de l'ignorance : vous l'avez fait, messieurs ; cette terre où nous vivons n'est plus si aride ; les lauriers y croissent heureusement ; on en vient cueillir de toutes parts ; les savans de tous les pays vous demandent des couronnes :

Maaibus date Hlia plenîs.

Vmg. jSn,; tib. ti.

C'est assez pour vous que cette académie vous doive et sa naissance et ses progrès ; je la regarde moins comme une compagnie qiii doit perfectionner les sciences que comme un grand trophée élevé à votre gloire : il me semble que j'entends dire à chacun de vous ces paroles du poëte lyrique :

Exegi moaumentum aère perennius.

HoKAT. Od,y lib. III, 24-

Nous avons été animés à cette grande entreprise par cet illustre protecteur dont le puissant

génie veille sur nous. Nous Tavons vu quitter les délices de la cour, et Êdre sentir sa présence jusqu'au fond de nos provinces. CVst ainsi que la £d>le nous représente ces dieux bienfaisans qui du séjour du ciel descendoient sur la terre pour polir des .peuples sauvages, et faire fleurir parmi eux les sciences et les arts.

Oserai-je vous dire, messieurs, ce que la modestie m*a fait taire jusquMci ? Quand je vis votre académie naissante s'élever si heureusement, je sentis une joie secrète; et, soit qu'un instinct flatteur semblât me présager ce qui m'arrive aujourd'hui, soit qu'un sentiment d'amour-propre me le fit espérer, je regardai toujours les lettres de votre établissement comme des titres de ma famille.

Lié avec plusieurs d'entre vous par les charmes de l'amitié, j'espéroîs qu'un jour je pourrois entrer avec eux dans un nouvel engagement, et leur être uni parle commerce des lettres, puisque je Tétois déjà par le lien le plus fort qui fut parmi les hommes .^ Et, si ce que dit un des plus enjoués dé nos poètes n'est point un paradoxe , qu'il faut avoir du gétiie pour être honnête homme, ne pouvois-je pas croire que le cœur qu'ils avpient reçu leur seroit uxx garant de mon esprit ?

J'éprouve aujourd'hui , messieurs , que je ne

m'étoîs point trop flatte ; et , soit <]iie vous m'ayez fait justice , soit que j^aie sëduit mes juges , je suis également, content de moi-même : le public ya «'aveugler sur votre choix ; il ne regardera plus sur ma tête que les mains savantes qui me couronnent.

PHONONGÉ A LA RENTHEE DE l' ACADEMIE DE BORDEAUX , lE l5 NOVEMBRE I717.

Ceux qui ne sont pas instruits de nos obligations et de nos devoirs regardent nos exercices comme des amusemens que nous nous procurons , et se 'font une idëe riante de nos peines mêmes et de nos travaux.

Ils croient que nous ne prenons de la philosophie que ce qu'elle çl d'agre'able ; que nous laissons les ëpines pour ne cueillir que les fleurs : que nous ne cultivons notre esprit que pour le mieux faire seY-vir auxdëlices du cœur; qu'exempts, à la vérité' , de passions vives qui ébranlent trop l'âme , nous nous livrons à une autre qui nous en dédommage, etquiti'est pas moins délicieuse, quoiqu'elle ne soit point sensuelle.

Mais ils^en faut bien que nous soyons 'dans une situation si heureuse : les sciences les plus abstraites sont Tobjet de Facadëmie ; elle embrasse cet infini qui se rencontre partout dans la physique et Tastronomie ; elle s^attache à Tintelligence des courbes, réservëe jusqu'ici à la suprême intelligence ; elle entre dans le dëdale de Fanatomie et les mystères de la chimie ; elle re'forme les erreurs de la médecine , cette parque cruelle qui tranche tant de jours , cette science en même temps si étendue et si bornëe; on y attaque enfin la yëritë par l'endroit le plus fort , et on la cherche dans les ténèbres les plus épaisses où elle puisse se retirer.

Aussi, messieurs, si Ton n'étoit animé d'un beau zèle pour l'honneur et la perfection des sciences , il n'y a personne parmi nous qui ne regardât le titre d'académicien comme un titre onéreux , et ces sciences mêmes auxquelles nous nous appliquons , comme un moyen plus propre à nous tourmenter qu'à nous instruire. Un travail souyen^ inutile ; des systèmes presque aussitôt renversés qu'établis ; le désespoir de trouver ses espérances trompées ; une lassitude continuelle à courir après une vérité qui fuit ; cette émulation qui exerce , et ne règne pas avec moins d'empire sur les âmes des philosophes, que la basse jalousie sur les

ACiLDÉMIQUES. 177

âmes vulgaires ; ces longues . méditations où Fâme se replie sur elle-même , et s^enchaine sur un objet ; ces nuits .passées dans les yeilles , les jours qui leur succèdent dans, les sueurs :^ vous reconnoissez là , messieurs , la vie des gens de lettres.

Non , il ne faut pas croire que la place que nous occupons soit un lieu de tranquillité ; nous n'acquérons par nos travaux que le droit d^ travailler davantage. Il n'y a que les dieux qui aient le privilège de se reposer sur le Parnasse : les mortels n'y sont jamais fixes et tranquilles, et s'ils ne montent pas , ils descendent toujours.

Quelques anciens nous disent qu'Hercule n'étoit point un conquérant , mais un sage qui avoit purgé la philosophie des préjugés, ces véritables monstres de l'esprit : ses travaux étonnèrent la postérité , qui les compara à ceux des héros les plus infa tigables .

Il semble que la fable nous représentoit la vé- "rité/sous le symbole de ce Prptée qui se cachoit sous mille figures et sous mille apparences trompeuses (1).

Il faut la chercher dans l'obscurité même dont

(1) Omnia transformât sese in miracnla rerum ,

Ignemque, horribilemque feram^ floviumque liquentem.

ViKG. Georg,, lib. iv.

VU. 1 a

elle se couvre, il faut la prendre, il faut Pem* brasser , il faut la saisir ( 1 ) .

Mais 9 messieurs , qu^il y a de difficultés dans cette recherche ! car enfin ce n^est pas asses pour nous de donner une yérité , il faut qu'elle soit nouyelle : nous faisons peu de cas de ces fleurs^ que le temps a fanées ; nous mépriserions parmi nous un Patrotle qui viendroit se couvrir de» armes d'Achille ; nous rougirions de redire toujours ce que tant d'autres auroient dit avant nous , comme ces vains échos que Ton entend dans les campagnes ; nous aurions honte de portera l'académie les observations des autres « semblables à ces fleuves qui portent à la mer tant d'eaux qui ne viennent pas de leurs sources. Cependant les découvertes sont devenues bien rares; il semble qu'il y ait une espèce d'épuisement et dans les observations et dans les observateurs. On diroit que la nature a fait comme ces vierges qui conservent long-temps ce qu'elles ont de plus précieux , et se laissent ravir en un moment ce même trésor qu'elles ont conservé avec tant de soin et défendu avec tant de constance. Après s'être cachée pendant tant d'années , elle se montra tout

(1) Sed quantô ille inagis formas se Tertet in omnes , Tantô, gnate, magis cont^nde tenacia Tincla.

ViRG. Georg,j lib. iv.

à coup dans le siècle passé ; moment bien favorable pour les sayans d'alors , qui virent ce que personne avant eux n^avoit vu. On fit dans ce siècle tant de découvertes , qu'on peut le regarder non-seulement comme le plus florissant , mais encore comme le premier âge de la philosophie , qui , dans les siècles précédens, nVtoit pas même dans son enfance : c'est alors qu'on mit au jour ces systèmes , qu'on développa ces principes j qu'on découvrit ces méthodes si fécondes et si générales. Nous ne travaillons plus que d'après ces grands philosophes ; il semble que les découvertes d'à présent ne soient qu'un hommage que nous leur rendons , et un humble aveu que nous tenons tout d'eux : nous sommes presque réduits à pleurer , comme Alexandre , de ce que nos pèrts ont tout fait , et n'ont rien laissé à notre gloire.

C'est ainsi que ceux qui découvrirent un nouveau monde dans le siècle passé s'emparèrent des mines et des richesses qui y étoient conservées depuis si long-temps, et ne laissèrent à leurs successeurs que des forêts à découvrir , et des sauvages à reconnoître.

Cependant , messieurs , ne perdons point courage : que savons-nous ce qui nous est réservé ? peut-être y a-t-il encore mille secrets cachés :

l8o DISCOURS

qaand les géographes sont parvenus au terme de leurs connoissances^ ils placent dans leurs cartes des mers immenses et des climats sauvages ; mais peut'être[que dans ces mers et dans ces climats il y a encore plus de richessesque nous n'en avons;

Qu'on se d<^fasse surtout de ce préjuge , que la province n'est point en état de perfectionner les * sciences, et que ce n'est que dans les capitales que les académies peuvent fleurir. Ce n'est pas du moins l'idée que nous en ont donnée les poètes, qui semblent n'avoir placé les muses dans les lieux écartés et le silence des bois que pour nous faire sentir que ces divinités tranquilles se plaisent rarement dans le bruit et le tumulte de la capitale d'un grand empire.

Ces grands hommes dont on veut nous empêcher de suivre les traces ont-ils d'autres yeux que nous(i)? ont-ils d'autres terres à considérer (2)? sont-ils dans des contrées plus heureuses (3) ? ont-ils une lumière particulière pour les éclairer (4)? la mer auroit-elle moins d'abîmes

(1) Gentum luminibus cinctum capnt.

OviD. M^am,, lib. i, c. 17.

(a) Terras allô sub sole jacentes.

ViKG. Georg,, lib. 11.

(3) liocos l«t08 , et amœna vîreta

Fortunatorum nemomm , sedesque beatas.

V1R6. ^neid,, lib. vi.

(4) Solemque snum , sua sidéra , norant.

ACADEMIQUES. l8l

pour eux (i) ? la nature .enfin est-elle leur mère et notre marâtre pour se dérober plutôt à nos recherches qu^aux leurs? Nous ayons ëtë souvent lassés par les difficultés (â) ; mais ce sont les difficultés mêmes qui doivent nous encourager. Nous devons être axmnés par Texemple du protecteur qui préside ici : nous en aurons bientôt un plus grand à suivre ; notre jeune monarque favorise les muses , et elles auront soin de sa gloire. •

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