‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 37 sur 92 · LA CAUSE DE LA PESANTEUR DES CORPS · texte numérisé non relu

LA CAUSE DE LA PESANTEUR DES CORPS

PEONORCi Ll 1** MAI l^ao.

C^A été de tout temps le destin des gens de lettres de crier contre Tinjustice de leur siècle. Il faut entendre un courtisan d^ Auguste sur le peu de cas que Ton ayoit toujours fait de ceux, qui par leurs talens ayoient mérité la fayeur publique. Il faut entendre les plaintes d^un courtisan de Néron ; il ose dire que la corruption est passée jusqu'à ses dieux : le goût est si dépravé^ajoute-t-il, qu^me masse d'or paroit plus belle que tout ce qu^Apelle et Phidias, ces petits insensés çlc Grecs, ont jamais fait.

Vous n'avez point , messieurs , de pareils reproches à faire à votre siècle : à peine eûtes-vous formé lé dessein de votre établissement, que vous trouvâtes un protecteur illustre capable de le soutenir. Il ne négligea rien de ce qui pouvoit animer votre stèle; et si vous étiez moins reconnois-

sans, il vous feroit oublier ses premiers bienfaits par la profusion avec laquelle il vous gratifie aujourd'hui. Il ne peut soufiErir que le sort de cette académie soit plus long-temps incertain; il va consacrer un lieu à ses exercices (i).

Ces bienfaits , messieurs , sont pour vous un nouvel engagement ; c'est le motif d'une émulation nouvelle : on doit toujours aller à la fin à proportion des moyens. Ce seroitpeu pour nous "d'apprendre aujourd'hui au public que nous avons reçu des grâces , si nous ne pouvions lui apprendre en même temps que nous voulons les mériter. .

Cette année a été une des plus critiques que racadémie ait encore eues à soutenir; car, outre la pçrte de cet académicien qui n'a point laissé dans nos cceurs de différence entre le souvenir et les regrets, elle a vu l'absence presque universelle de ses membres, et se& assemblées plus nombreuses dans la capitale du royaume que dans le lieu de sa résidence. *

Cette absence nous porte aujourd'hui à une place que nous ne pouvons remplir comme nous le devrions. Quand nos occupations nous au* roient laissé tout le temps nécessaire , le public

(i) . ^ . . . . Moresque Tiris et mcenia ponet.

(VlA6.^ll0«rf),Ub. I,T. sS4.)

ACADEMIQUES. âo3

j auroit toujours perdu ; il auroit reconnu cette différence que nous sentons plus que luinnème : il y a des gens dont il est souvent dangereux de faire les fonctions; on se trouve trop engage lorsqu^il faut tenir tout ce que leur réputation a promis.

Vous ferez part au public dans cette séance de quelques-uns de vos ouvrages, et du jugement que vous avez rendu sur une des matières les plus obscures de la physique. Vous avez donné un prix long-temps disputé : nos auteurs sembloient vous le demander avec justice. Votre incertitude vous a faiit plaisir : vous auriez été bien fâchés d'avoir à porter un jugement plus sur ; et ^ bien différens des autres juges toujours alarmés dans les affaires problématiques , vous trouviez de la satisfaction danis le péril même de vous tromper.

îtous allons en peu de mots donner une idée des dissertations qui nous ont été envoyées, même de celles qui ne sont point entrées en concours; et si elles ne peuvent pas plaire par ellesmêmes, peut-être plairont-elles par leur diversité.

Un de ces auteurs , péripatéticien sans le savoir, a cru trouver la cause iie la pesanteur dans Vabsence même de Tétendue. Les corps , selon lui, sont* déterminés à s'approcher du centre commun, à cause de la continuité qui ne sauffire

point d'intervalle. Mais qui ne voit que ce principe intérieur de pesanteur qu'on admet ici ne sauroit suivre de Tëtendue considérée comme telle., et qu'il faut nécessairement avoir recours à une cause étrangère ?

Un chimiste ou un rose-croix, croyant trouver dans son mercure tous les principes des qualités des corps, les odeurs, les saveurs, et autres, y a vu jusqu'à la pesanteur. Ce que je dis ici compose toute sa dissertation, à l'obscurité près.

Dans le troisième ouvrage , Tauteur ,. qui affecte l'ordre d'un géomètre , ne l'est point. Après avoir posé pour principe la réaction des tourbillons , il abandonne aussitôt cette idée pour suivre absolument le système de Descartes. Ce n'est que ce même système rendu moins probable qu'il ne l'étoit déjà. Il passe les grandes objections que M. Huyghens a proposées, et s'amuse à des choses inutiles et étrangères à son sujet. On voit bien que c^'est un homme qui a manqué le chemin , qui erre , et porte ses pas vers le premier objet .qui se présente.

La quatrième dissertation est entrée en concours. L'auteur pose pour principe que tout mouvement centrifuge qui ne peut éloigner son mobile du centre par l'opposition d'un obstacle se rabat sur lui-même , et se change en mouve-

ment centripète. Il se Êdt ensuite la célèbre ob« jection : « D^où vient que les corps pesans tendent »vers le centre de la terre, et non pas vers les » points de Taxe corre^pondans ? » et il y repond en grand physicien. On sait que la force centrifuge est toujours ëgale au carré de la vitesse divisé par le diamètre de la circulation ; et comme le diamètre du cercle de la matière qui circule vers le tropique est plus petit que celui de la matière qui circule vers Téquateur , il sVnsuit que sa force centrifuge est plus grande : mais cette force , ne pouvant avoir tout son effet du côté où elle est directement déterminée , porte son mouvement du côté où elle ne trouve pas tant de résistance-, et oblige les corps de céder vers le centre. Quant au fond du système, il est difficile de concevoir que la force centrifuge, se réfléchissant en force centripète, puisse produire la pesanteur : il semble au contraire que , les corps étant poussés et repoussés par une égale force , Taction devient nulle ; principe qui peut seulement servir à expliquer la cause de Téquilibre universel des tourbillons.

Il faut Tavouer cependant , on trouve dans cet ouvrage la main d^un grand maître : on peut lé comparer aux ébauches de ces peintres fameux , qui , tout imparfaites qu^elIes sont, ne laissent

pas d^attirer les yeux et le respect de ceux qui connoissent Tart.

La dissertation suivante est simple , nette et ingénieuse. L'auteur remarque que les rayons de la matière ëthërée tendent toujours à se mouvoir en ligné droite; et comme cette matière ne peut passer les bornes du tourbillon où elle est enfermée-, elle ne cesse de îaire effort pour se répandre dans les espaces intérieurs occupés par une matière étrangère , comme la terre et les planètes. Si une planète yenoit à être anéantie y la matière qui Tenyironne se répandroit dans ce nouvel espace ; elle fait donc effort pour se dilater de la circonférence au centre, et, par conséquent, doit en ce sens pousser les corps durs qu'elle rencontre.

Le grand défaut de cet ouvrage est que les choses y sont traitées très-superficiellement. On n'y trouve point cette force de génie qui saisit tout un sujet, ni, si j'ose me servir de cette expression, cette perspicacité géométrique qui le pénètre : on y voit au contraire quelque chose de lâche, et, si j'ose le dire, d'efféminé4 ce sont de jolis traits , mais ce n'est pas cette grave majesté de la nature.

Nous arrivons a la dissertation qui a remporté le prix. Elle a obtenu les suffrages , non pas par

la nouveauté du système ^ mais par le nouveau degré de probabilîtë qu^elIe j ajoute ; par la solidité des raisonnemens, par les objections, par les réponses de Fauteur à MM. Saurin et Huyghens, enfin par tout Tensemble qui fait un système complet. L'auteur (1), maître de sa matière, en a connu le fort et le foible, et a été en état de profiter des lumières des grands génies de notre siècle, La lecture qu'on en va faire nous dispense d'en dire davantage.

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