‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 46 sur 92 · PAR LUI-MEME · texte numérisé non relu

PAR LUI-MEME

* Une personne de ma connoissance disoit: Je vais feiire une assez sotte chose , c'est mon portrait : je me connois assez bien.

Je n'ai presque jamais eu de chagrin , encore moins d'ennui.

Ma machine est si heureusement construite , que je suis frappé par tous les objets assez vivement pour qu'ils puissent me donner du plaisir, pas assez pour qu'ails puissent me causer de la peine.

J'ai l'ambition qu'il faut pour me faire prendre part aux choses de cette vie ; je n'ai point celle qui pourroit me faire trouver du dégoût dans le poste où la nature m'a mis.

Lorsque je goule un plaisir, je suis affecté ; et

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je suis toujours étonné de ravoir recherché avec tant d'indifférence.

J'ai été dans ma jeunesse assez heureux pour xn'attacher à des femmes que j'ai cru qui m'aimoient ; dès que j'ai cessé de le croire , je m'en suis détaché soudain.

L'étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie , n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé.

Je m'éveille le matin avec une joie secrète de voir la lumière ; je vois la lumière avec une espèce de ravissement ; et tout le reste du jour je suis coiitent. Je passe la nuit sans m'éveiller; et le soir, quand je vais au Ut, une espèce d'engourdissement m'empêche de faire des réflexions.

Je suis presque aussi content avec des sots qu'avec des gens d'esprit : car il y a peu d'hommes si ennuyeux qui ne m'aient amusé ; très-souvent il n'y a rien de si amusant qu'un homme ridicule.

Je ne hais pas de me divertir en moi-même des hommes que je vois , sauf à eux à me prendre à leur tour pour ce qu'ils veulent.

J'ai eu d'abord pour la plupart des grands une crainte puérile ; dès que j'ai eu fait connoissance, j'ai passé presque sans milieu jusqu'au mépris.

J'ai assez aimé à dire aux femmes des fadeurs, et à leur rendre des services qui coûtent si peu.

J'ai eu naturellement de Tamour pour le bien et l'honneur de ma patrie , et peu pour ce qu'on appelle la gloire ; j'ai toujours senti une joie secrète lorsqu'on a fait quelque règlement qui alloit au bien commun.

Quand j'ai voyage dans les pays étrangers, je m'y suis attache comme au mien propre , j'ai pris part à leur fortune, et j'aurois souhaité qu'ils fussent dans un état florissant.

J'ai crû trouver de l'esprit à des gens qui passoient pour n'en- point avoir.

Je n'ai pas été fâché. de passer pour distrait; cela m'a fait hasarder bien des négligences qui m'auroient embarrassé.

J'aime les maisons où je puis me tirer d'affaire avec mon esprit de tous les jours.

Dans les conversations et à table , j'ai toujours été ravi de trouver un homtne qui voulût prendre la peine de briller : un homme de cette espèce présente toujours le flanc , et tous les autres sont sous le bouclier.

Rien ne m'amuse plus que de voir un conteur ennuyeux faire une histoire circonstanciée sans quartier : je ne suis pas attentif à l'histoire, mais à la manière de la faire. Pour la plupart des gens, j'aime mieux les approuver que de les écouter.

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Je n'ai jamais voulu soufiBrit* qu^un homme d'esprit s^avisât de me railler deux fois de suite.

J'ai assez aimé ma. famille pour faire ce qui alloit au bien dans les choses essentielles ; mais je me suis affranchi des menus détails.

Quoique mon nom ne soit ni bon ni mauvais, n'ayant guère que deux cent cinquante ans de noblesse prouvée , cependant j'y suis attaché , et je serois homme à faire des substitutions.

Quand je me fie à quelqu'un , je le fais sans réserve; mais je me fie à très-peu de personnes.

Ce qui m'a toujours donné une assez mauvaise opinion de moi , c'est qu'il y a fort peu d'états dans la république auxquels j'eusse été véritablement propre. Quant à mon métier de président , j'ai le cœur très-droit : je comprenois assez les questions en elles-mêmes; mais quant à la procédure, je n'y entendois rien. Je m'y suis pourtant appliqué ; mais ce qui m'en dégoûtoit le plus , c'est que je voyois à des bêtes le même talent qui me fuyoit , pour ainsi dire.

Ma machine est tellement composée, que j'ai besoin de me recueillir dans toutes les matières un peu abstraites ; sans cela ipes idées se confondent: et, si je sens que je suis écouté, il me semble dès lors que toute la question s'évanouit devant moi ; plusieurs traces se réveillent

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à la fois, il résulte de là qu^aucune t|*ace n^est réyeillëe. Quant aux conversations de raisonnement où les sujets sont toujours coupés et recou* pés, je m'en tire assez bien.^

Je n'ai jamais vu couler de larmes sans en être attendri.

Je suis amoureux de Famitié.

Je pardonne aisément, par la raison que je ne suis pas haineux : il me semble que la haine est douloureuse. Lorsque quelqu'un a voulu se réconcilier avec moi, j'ai senti ma yanité flattée, et j'ai cessé de regarder comme ennemi un homme qui me rendoit le service de me donner bonne opinion de moi.

Dans mes terres , avec mes vassaux , je n'ai jamais voulu que l'on m^aigrît sur le compte de quelqu'un. Quand on m'a dit, si vous saviez 'les discours qui ont été tenus !... Je ne veux pas les savoir, ai-je répondu. Si ce qu'on vouloit rapporter étoit faux , je ne voulois pas courir le risque de le croire : si c'étoitvrai, je ne voulois pas prendre le peine de haïr un faquin.

A l'âge de trente-cinq ans j'ainiois encore. Il m'est aussi impossible d'aller chez quelqu'un dans des vues d'intérêt, qu'il m'est im-» possible de rester dans les airs.

Quand j'ai été dans le monde , je l'ai aimé

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comme si je ne pouvois souffrir la retraite ; quand j^ai été dans mes terres, je n^ai plus songé au monde.

Quand je vois un homme de mérite , je ne le décompose jamais ; un homme médiocre qui a quelques bonnes qualités, je le décompose.

Je suis , je crois, le seul homme qui aie mis des livres au jour sans être touché de la réputation de bel esprit. Ceux qui m^ont conûu savent que, dans mes conversations, je ne cherchois pas trop à le paroître, et que j'avois assez le talent de prendre la langue de ceux ayec lesquels je vivois.

J'ai eu le malheur de me dégoûter très-souvent des gens dont j'avois le plus désiré la bienveillance.

Pour mes amis, à Pexception d'un seul, je les ai tous conservés.

Avec mes enfans , j'ai vécu comme avec mes amis.

J'ai eu pour principe de ne jamais faire par autrui ce que je pouvois par moi-même : c'est ce qui m'a porté à faire ma fortune par les moyens que j'avois dans mes mains, la modération et la frugalité , et non par des moyens étrangers , toujours bas ou injustes.

Quand on s'est attendu que je brillerois dans une conversation, je ne l'ai jamais fait : j'aimois

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mieux avoir un homme d'esprit pour m'appuyer, que des sots pour m'approuver.

Il n'y a point de gens que j'aie plus mëprisés que les petits beaux esprits, et les grands qui sont sans probité.

Je n'ai jamais été tenté de faire un couplet de chanson contre qui que ce soit. J'ai fait en ma vie bien des sottises, et jamais de méchancetés.

Je n'ai point paru dépenser, mais je n'ai jamais été avare ; et je ne sache pas de chose assez peu difficile pour que je l'eusse faite pour gagner de l'argent.

Ce qui m'a toujours beaucoup nui , c'est que j'ai toujours méprisé ceux que je n'estimois pas.

Je n'ai pas laissé , je crois , d'augmenter mon bien ; j'ai fait de grandes améliorations à mes terres : mais je^ sentois que c'étoit plutôt pour une certaine idée d'habileté que cela me donnoit, que pour l'idée de devenir plus riche.

En entrant dans le monde, on m'annonça comme un homme d'esprit , et je reçus un accueil assez favorable dés gens en place : mais lorsque par le succès des Lettres persanes j'eus peutêtre prouvé que j'en avois, et que j'eus obtenu quelque estime de la part du public , celle des gens en place se refroidit ; j'essuyai mille dégoûts. Comptez qu'intérieurement blessés de laréputa-

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tion d'un homme célèbre, c'est pour s'en venger qu'ils l'humilient , et qu'il faut soi-même mériter beaucoup d'éloges pour supporter patiemment l'éloge d' autrui.

Je ne sache pas encore avoir dépensé quatre louis par air, ni fait une visite par intérêt. Dans ce que j'entreprenois, je n'employois que la prudence commune, et fagissois moins pour ne pas manquer les.af&ires que pour ne pas manquer aux affaires.

Je ne me consdlerois point de n'avoir pas £adt fortune , si j'étois né en Angleterre ; je ne suis point fâché de ne l'avoir pas faite en France»

J'avoue que j'ai trop de vanité pour souhaiter que mes enfans fassent un jour une grande fortune : ce ne seroit qu'à force de raison qu'ils pourrdient soutenir l'idée de moi ; ils auroient besoin de toute leur vertu pour m'avouer, ils regard croient mon tombeau comme le monument de leur honte. Je puis croire qu'ils ne le détruiroient pas de leurs propres mains; mais ils ne le releveroient p^s sans doute, s'il étoit à terre. Je serois l'achoppement étemel de la flatterie, et je les mettrois dans l'embarras vingt fois par jour; ma mémoins seroit incommode, et mon' ombre malheureuse tourmenteroît sans cesse les vivans.

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Latimiditë a été le fléau de toute ma vie; elle sembloit obscurcir )usqu^à mes organes , lier ma langqe, mettre un nuage sur mes pensées, déranger mes expressions. J'étois moins sujet à ces abattemens devant des gens d'esprit que devant des sots : c'est que j'espérois qu'ils m'entendroient, cela me donnoit de la confiance. Dans les occasions , mon esprit, comme s'il avoit &it une£Fort, s'en tiroit assez bien. Etant à Laxembourg dans la salle où dînoit l'empereur, le prince Kinski me dit : « Vous , monsieur , qui » venez de France, vous êtes bien étonné de » voir l'empereur si mal logé ?» — Monsieur, lui dis-je , je ne suis pas fâché de voir un* pays où les sujets sont mieux logés que le maître.... Étant en Piémont, le roi Victor me dit : « Mon- » sieur , vous êtes, pareint de M. l'abbé de Mon- »tesquieu, que j'ai vu ici avec M. l'abbé d'Es- » trade? » — Sire, lui dis-je, votre majesté est comme César, qmi n' avoit jamais oublié aucun nom.... Je dinois en Angleterre chez le duc dé Richemond : le gentilhomme ordinaire La Boine, qui étoit un fat , quoique *envoyé de France en Angleterre, soutint que l'Angleterre n'étoit pas plus grande que la Guicnne. Je tançai mon envoyé. Le soir, la reine me dit : « Je sais que vous >> nous avez défendus contre votre M. de La vn. 20

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» Boiae. » — Madame , je n'ai pu m'imaginer qu'un pays où vous régnez ne fût pas un grand pays.

J'ai la maladie de &ire des livres, et d'en être honteux quand je les ai faits.

Je n'ai pas aimé à faire ma fortune par le moyen de la cour ; j'ai songé à^ la faire en faisant valoir mes terres, et à tenir toute ma fortune immédiatement de la main des dieux. N.... , qui avoit de certaines finis , me fit entendre qu'on me donneroit une pension ; je dis que n'ayant point fait de bassesses, je n'avois pas besoin d'être consolé par des grâces.

Je* suis un bon citoyen ; mais , dans quelque pays que je fusse né, je l'aurois été tout de même. Je suis un bon citoyen, parce que j'ai toujours été content de l'é*at oii je suis , que j'ai toujours approuvé ma fortune , que je n'ai jamais rougi d'elle, ni envié celle des autres. Je suis un bon citoyen, parce que j'aime le gouvernement oii je SUIS né , sans le craindre , « t que je n'en attends d'autre faveur que ce bien inestimable que je partage avec tous mes compatriotes ; et je rends grâces au ciel de ce qu'ayant mis en moi de la médiocrité en tout , il a bien voulu mettre ' un peu de modération dans mon âme.

S'il m'est permis de prédire la fortune de mon

ouvrage (1), il sera plus approuve que lu : de pareilles lectures peuvent être un plaisir , elles ne sont jamais un amusement. J^avois conçu le dessein de donner plus détendue et de profondeur à quelques endroits de mon Esprit; j'en suis devenu incapable : mes lectures m'ont affoibliles yeux; et il me semble que ce qu'il me reste encore de lumière n'est que l'aurore du jour où ils >e fermeront pour jamais.

Si je savois quelque chose qui me fut utile et qui fât préjudiciable à ma famille , je le rejetterois de mon esprit. Si je savois quelque chose qui fut utile à ma famille et qui ne le fut pas à ma patrie, je chercherpis à l'oublier. Si je savois quelque chose utile à ma patrie et qui fiit préjudiciable à l'Europe et au genre humain , je le regarderois comme un crime.

Je souhaite avoir des manières simples, recevoir des services le moins que je puis, et en rendre le plus qu'il m'est possible.

Je n'ai jamais aimé à jouir du ridicule des autres. J'ai été peu difficile sm* l'esprit des autres. J'étois ami de presque tous les esprits, et ennemi de presque tou$ les cœurs.

J'aime mieux être tourmenté par mon cœur que par mou esprit.

(1) L'Esprit des Lois.

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Je fais faire une assez sotte chose ; c^est ma ge'nëalogie.

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