‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 47 sur 92 · DES ANCIENS · texte numérisé non relu

DES ANCIENS

J^avoue mon goût pour les anciens ; cette an«tiquitë m^enchante, et je suis toujours prêt à dire avec Pline : « C'est à Athènes que vous allez, » respectez les dieux. »

L'ouvrage divin de ce siècle, Télémaque, dans lequel Homère semble respirer , est une preuve sans réplique de l'excellence de cet ancien poëte. Pope seul a senti la grandeur d'Homère.

Sophocle , Euripide , Eschyle , ont d'abord porté le genre d'invention au point que nous n'avons rien changé depuis aux règles qu'ils nous ont laissées, ce qu'ils n'ont pu faire sans une connoissance parfaite de la nature et des passions. »■

J'ai eu toute ma vie un goût décidé pour les ouvrages des anciens : j'ai admiré plusieurs critiques faites contre eux, mais j'ai toujours admiré les anciens. J'ai étudié mon goût, et j'ai examiné si ce n'étoit point un de ces goûts malades sur lesquels on ne doit faire aucun fond; mais plus j'ai examiné, plus j'ai senti que j'avois raison d'avoir senti comme j'ai senti.

Les livres anciens sont pour les auteurs, les nouveaux- pour les lecteurs.

Plutarque me charme toujours : il y a des circonstances attachées aux personnes, qui font grand plaisir.

Qu^ Aristote ait été précepteur d'Alexandre , ou que Platon ait été à la cour de Syracuse , cela n'est rien pour leur gloire : la réputation de letir philosophie a absorbé tout.

Gicéron , selon moi , est un des plus grands esprits qui aient jamais été : l'âme toujours belle lorsqu'elle n'étoitpas foible.

Deux chefs-d'œuvre : la mort de César dans Plutarque, et celle de Néron dans Suétone. Dans Tune , ouf commence par avoir pitié des conjurés qu'on voit en péril, et ensuite de Césahr qu'on voit assassiné. Dans celle de Néron , on est étonné de le voir obligé par degrés de se tuer, sans aucune cause qui l'y contraigne, et. cependant de façon à ûe pouvoir l'éviter.

Virgile, inférieur à Homère par la grandeur et la variété des caractères , par Tinvention admirable, l'égale par la beauté de la poésie.

Belle parole de Sénèque : Sic prœsentibus ula^ ris voluptatibus ^ ul^uturis non noceas.

L^ même erreur des Grecs inondoit toute leur philosophie; mauvaise physique, mauvaise mo-

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raie , mauvaise mëtaphysique. G^est qu^ils ne ^entoîent pas la différence qu^il y a entre les qualités positives et les qualités relatiyes. Gomme Âris- . tote s'est trompé avec son sec , son humide, son chaud, son froid, Platon et Socrate se sont trompés avec leur beau , leur bon, leur sage : grande découverte qu'il n'y avoit pas de qualité positive.

Les termes de beau , de bon , de noble , de grand , de parfait , sont des attributs des objets, lesquels sont relatifs aux êtres qui les considèrent. Il £siut bien se mettre ce principe dans la tête; il est Féponge de presque tous les préjugés ; c'est le fléau de la philosophie ancienne, de la physique d'Aristote^ de la métaphysique de Platon : et si on lit les dialogues de ce philosophe , on trouvera qu'ils ne sont qu'un tissu de sophismes faits par l'ignorance de ce principe. Malebranche est tombé dans mille sophismes pour l'avoir ignoré.

Jamais philosophe n'a mieux fait sentir aux hommes les douceurs de la vertu et la dignité de leur être que Marc Ântonin : le coeur est louché, l'âme agrandie, l'esprit élevé.

Plagiat : avec très-peu d'esprit on peut faire cette objection-là. Iln'y a plus d'originaux, grâce aux petits génies. Il n'y a pas de poète qui n'ait

DIVERSES. 3n

tiré toute sa philosophie des anciens. Que devien-* droientles commentateurs sans ce privilège ? Ils ne pourroient pas dire : Horace a dit ceci.,.. Ce passage se rapporte à tel autre de Thëocrite, où il est dit.... Je m'engage de trouver dans Cardan les pensées de quelque auteur que ce soit, le moins subtil.

On aime à lire les ouvrages des anciens pour ; voir d^autres préjugés*

Il faut réfléchir sur la Politique d^Aristote et sur les deux Républù/ues de Platon, si Ton veut avoir une juste idée des lois et des mœurs des anciens Grecs.

Les chercher dans leurs historiens, c'est comme si nous voulions trouyer les nôtres en lisant les guerres de Louis XIV.

République, de Platon, pas plus idéale que celle de Sparte,

Pour juger les hommes , il faut leur passer les préjufi'és de leur temps.

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