‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 54 sur 92 · VARIÉTÉS · texte numérisé non relu

VARIÉTÉS

Je lie puis comprendre comment les princes croient si aisément qu'ils sont tout, et comment les peuples sont si prêts à croire qu'ils ne sont rien.

Aimer à lire , c'est faire un échange des heures d'ennui que l'on doit avoir en sa vie contre des heures délicieuses.

Malheureuse condition des hommes ! à peine l'esprit est-il parvenu à sa msiturité , que le corps commence à s'affoiblir.

. On demandoit à Chiràl! (médecin) si le comni4sr£e des femmes étoit malsain. Non, disoit-il, pourvu qu'on ne prenne pas de drogues ; mais je prévieifis que le changement est une drogue.

C'est l^efifet d'un mérite extraordinaire d'être dans tout son jour auprès d'un mérite xasfii grand.

Monjtesquieu grondoit un jour très-vivement ses dfOmestiques. Il se retourne totrt à coup en.

riant vers un témoin de cette scène : Ce sont ^ dit-il , des horloges qu'on a besoin quelquefois de remonter.

Un homme qui écrit bien n'écrit pas comme on écrit, mais comme il écrit : et c'est souvent en parlant mal qu'il parle bien.

Voici comme je définis le talent : un don que Dieu nous a fait en secret, et que nous révélons sans le savoir.

Les grands seigneurs ont des plaisirs , le peuple a de la joie.

Outre le plaisir que le vin nous ùitj nous devons encore à la joie des vendanges le plaisir des comédies et des tragédies.

Je disois à un homme : Fi donc ! vous avea les sentimens aussi bas qu'un homme de qualité. ]VL... est si doux, qu'il me semble voir un ver qui file de la soie.

Quand on court après l'esprit, on attrape la sottise.

Quand on a été femme à Paris, on ne peut pas être femBQle ailleurs.

Ma fille disoit trèsr-bien : Left mauvaîaes manières ne sont dures que la première fois.

La France se perdra par les gens d« gaeàêre. »

Je disois à madame du Châtelet : Vous vous empêchez 4e dormir pour appirendrie la philôso-

ai.

phie ; il faudrolt au contraire étudier la philosophie pour apprendre à dormir.

Si un Persan ou un Indien venoit à Paris, il £atudroit six mois pour lui faire comprendre ce que c^est quW ahbé commendataire qui bat le pavé de Paris.

L^attente est une chaîne qui lie tous nos plaisirs.

Par malheur, trop peu d'intervalle entre le temps où Ton est trop jeune et celui où Ton est trop vieux.

Il faut avoir beaucoup étudié pour savoir peu.

J^aime les paysans ; ils ne sont pas assez savans pour raisonner de travers.

Sur ceux qui vivent avec leurs laquais, j'ai dit: ^ Les vices ont bien leur pénitence.

Les quatre grands poètes , Platon , Malebran-^ che , Shaftesbury , Montaigne !

Les gens d'esprit sont gouvernés par des valets , et les sots par des gens d'esprit.

On auroit dû mettre l'oisiveté continuelle parmi les peines de l'enfer ; il me semble au contraire qu'on l'a mise parmi les joies du paradis.

Ce qui manque aux orateurs en profondeur ^ ils vous le donnent en longueur. Je n'aime pas les discours oratoires, ce sont des ouvrages d'ostentation.

Les médecins dont parle M. Friend dans son

DIVERSES. 3â5

Histoire de la Médecine^ sont parvenus à une grande vieillesse. Raisons physiques: i"" Les médecins sont portes à avoir de la tempérance ; â"" ils préviennent les maladies dans les commen-cemens ; 3*" par leur état, ils font beaucoup d'exercice ; 4* en voyant beaucoup de malades, leur tempéra^nent se fait à tous les airs , et ils deviennent moins susceptibles de dérangement; 5* ils connoissent mieux le péril ; 6® ceux dont la réputation est venue jusqu^à nous étôient habiles ; ils ont donc été conduits par des gens habiles , c'est-à-dire eux-mêmes.

Sur les nouvelles découvertes , nous avons été bien loin pour des hommes.

Je disois sur les amis tyranniques e t avantageux : L'amour a des dédommagemens que l'amitié n\ pas. •

A quoi bon faire des livres pour cette petite terre , qui n'est guère plus grande qu'un point ?

Contades, bas courtisan, même à la mort, n'écrivit -il pas au cardinal de Richelieu qu'il étoit content de mourir pour ne pas voir la fin d'un ministre comme lui ? Il étoit courtisan par la force de la nature , et il croyoit en réchapper.

M... parlant des beaux génies perdus dans le nombre des hommes , disoit : Comme des mar-chands , ils sont morts sans déplier.

Deux beautés communes se défont; deux grandes beautés se font valoir.

Presque toutes les vertus sont un rapport particulier d'un certain homme à un autre : par exemple , Tamîtié , Tamour de la patrie y la pitié , sont des rapports particuliers ; mais la justice est un rapport général. Or , toutes les vertus qui détruisent ce rapport ne sont ^oint des vertus.

La plupart des princes et des ministres ont bonne volonté; ils ne savent comment s'y prendre.

Le succès de la plupart des choses dépend de savoir combien il faut de temps pour réussir.

Le prince doit avoir l'œil sur l'honnêteté publique , jamais sur les particuliers.

Il ne faut point faire par les lois ce qu'on peut faire par les mœurs.

Les préambules des édits de Louis XIV furent plps insupportables aux peuples que les édits mêmes.

Les princes ne devroient jamais faire d'apologies : ils sont toujours trop forts quand ils décident , et foibles quand ils disputent. Il faut qu'ils fassent toujours des choses raisonnables , et qu'ils raisonnent fort peu.

> J'ai toujours vu que, pour réussir dans le monde, il falloit avoir l'air fou, et être sage.

En fait de parure , il fant toujours rester audessous de ce qu^on peut.

Je disois a Chantilly que je faisois maigre, par politesse ; M. le duc ëtoit dëvot.

Le souper tue la moitié de Paris; le dîner l'autre .

Je hais Versailles , parce que tout le monde y. est petit; j'aime Paris, parce que tout le monde y est grand.

Si on ne vouloit qu'être heureux, cela seroit bientôt fait; mais on veut être plus heureux que les autres ; et cela est presque toujoiurs difficile , parce que nous croyons les autres plus heureuxqu'ils ne sont.

Les gens qui ont beaucoup d'esprit tombent souvent dans le dëdain de tout.

Je vois des gens qui s''effarouchent des digressions : je crois que ceux qui savent en faire sont comme les gens qui ont de grands bras , ils atteignent plus loin.

Deux espèces d'hommes : ceux qui pensent, et ceux qui amusent.

Une belle action est celle qui a de labontë, et qui demande de la force pour la faire.

La plupart des hommes sont plus capables de grandes actions que de bonnes.

3â8 PENSÉES

Le peuple est honnête dans ses goûts, sans Fêtre dans ses mœurs : nous voulons trouver des honnêtes gens , parce que nous voudrions qu'on le fût à notre égard.

La vanité des gens est aussi bien fondée que celle que je prendrois sur une aventure arrivée aujourdliui chez le cardinal de Polignac , où je dînois. Il a pris la main de Taîné de la maison de Lorraine, le duc d'Elbeuf ; et après le dîner, quand le prince n^y a plus été, il me Ta donnée. Il me la donne , à moi , c'est un acte de mépris; il Ta prise au prince , c'est une marque d'estime. C'est pour cela que les princes sont si familiers avec leurs domestiques : ils croient que c'est une faveur, c'est un mépris.

Les histoires sont des faits faux composés sur des faits vrais, ou4)ien à Toccasion des vrais.

D'abord les ouvrages donnent de la réputation à l'ouvrier, et ensuite l'ouvrier aux ouvrages.

Il faut toujours quitter les lieux un moment avant d'y attraper des ridicules. C'est l'usage du monde qui donne cela.

Dans les livres on trouve les hommes meilleurs ^ qu'ils ne sont: amour-propre de l'auteur, qui veut toujours passer pour plus honnête homme en jugeant en faveur de la vertu. Les auteurs sont des personnages de théâtre.

Il faut regarder son bien comme son esclave ^ mais il ne faut pas perdre son esclaye.

On ne sauroit croire jusqu^où a été dans ce siècle la décadence de Fadmiration.

Un certain esprit de gloire et de valeur se perd peu à peu parmi nous. La philosophie a gagne du terrain ; les idées anciennes d^hëroïsme et de bravoure , et les nouvelles de chevalerie , se sont perdues. Les places civiles sont remplies par des gens qui ont de la fortune , et les militaires décréditées par des gens qui n^ont rien. Enfin c'est presque partout indifi^rent pour le bonheur d^étre à un maître ou à un autre : au lieu qu'autrefois une défaite ou la prise de sa ville étoit jointe à la destruction ; il étoit question de perdre sa ville , sa femme et ses enfans. L'établissement du commerce des fonds publics , les dons immenses des princes, qui font qu'une infinité de gens vivent dans l'oisiveté , et obtiennent la considération même par leur oisiveté, c'est-à-dire par leurs agrémens ; l'indifférence pour l'autre vie , qui entraine dans la mollesse pour celle-ci , et nous rend insensibles et incapables de tout ce qui suppose un effort ; moins d'occasions de se distinguer; une certaine façon méthodique de prendre des villes et de donner des batailles , la question n'étant que de faire une brèche et de

53o PENSEES

se rendre quand elle est faîte ; toute la guerre consistant plus dans Part que. dans les qualités personnelles de ceux qui se battent, l'on sait à chaque siège le nombre de soldats qu'on y laissera.; la noblesse ne combat plus en corps.

Nous ne pouvons jamais avoir de règles dans nos finances, parce que nous savons toujours que nous ferons quelque chose, et jamais ce que nous ferons . ' On n'appelle plus un grand ministre un sage dispensateur des revenus publics , mais c^lui qui a de l'industrie , et de ce qu'on appelle des expëdiens.

L'on aime mieux se» petits-enfans que ses fils : c'est qu'on sait à peu près au juste ce qu'on tire de ses fils , la fortune et le mérite qu'ils ont ; mais on espère et Ton se flatte sur ses petits-fils.

Je n'aime pas les petits honneurs. On ne savoit pas auparavant ce que vous méritiez ; mais ils vous fixent, et décident au juste ce qui est fait pour vous.

Quand , dans un royaume , il y a plus d'avantage à faire sa cour qu'à faire son devoir, tout est perdu.

La raison pour laquelle les sots réussissent toujours dans leurs entreprises , c'est que , ne sachant pas et ne voyant pas quand ils sont impétueux, ils ne s'arrêtent jamais.

Remarquez bien que la plupart des choses qui nous font plaisir sont déraisonnables.

Les vieillards qui ont étudie dans leur jeunesse n^ont besoin que de se ressouTcnir, et non d'apprendre.

On pourroit, par des •cfaangemens imperceptibles dans la jurisprudence , retrancher bien des procès.

Le mérite console de tout.

J^'ai ouï dire au cardinal Imperiali : Il n'y a point d'homme que la fortune ne vienne visiter une fois dans sa vie ; mais lorsqu'elle ne le trouve pas prêt à la recevoir , elle entre par la porte , et sort par la fenêtre.

Les disproportions qu'il y a entre les hommes sont bien minces pour être si vains : les uns ont la goutta , d'autres la pierre ; les uns meurent , d'autres vont mourir; ils ont une même âme pendant l'éternité , et elles ne sont différentes que pendant un quart d'heure , et c'est pendant qu'elles sont jointes à un corps.

Le style enflé et emphatique est si bien le plus aisé , que , si vous voyez une nation sortir de la barbarie , vous verrez que son style donnera d'abord dans le sublime, et ensuite descendra au naïf. La difficulté du naïf est que le bas le côtoie : mais il y a une différence im-

33â PENSEES

mense du sublime au naïf, et du sublime au galimatias.

Il y a bien peu de yanitë à croire qu'on a besoin des affaires pour avoir quelque mérite dans le monde , et de ne se juger plus rien lorsqu'on ne peut plus se cacher sous le personnage d'homme public.

Les ouvrages qui ne sont point de gënie ne prouvent que la mémoire ou la patience de l'auteur.

Partout où je trouve l'envie, je me fais un plaisir de la désespérer ; je loue toujours devant un envieux ceux qui le font pâlir.

L'héroïsme que la morale avoue ne touche que peu de gens ; c'est l'héroïsme qui détruit la morale ) qui nous frappe et cause notre admiration.

Remarquez ^ue tous les pays qui ont été beaucoup habités sont très -malsains : apparemment que les grands ouvrages des hommes , qui s'enfoncent dans la terre, canaux, caves, souterrains, reçoivent les eaux qui y croupissent.

Il y a certains défauts qu'il faut voir pour les sentir, tels que les habituels.

Horace et Âristote nous ont déjà parlé des vertus de leurs pères et des vices de leurs temps , et les auteurs de siècle en siècle nous en ont parlé de même. S'ils avoient dit vrai, les hommes

èeroient à présent des ours. Il me semble que ce qui fait ainsi raisonner tous les hommes, c^est que nous avons tu nos pères et nos maiti^s qui nous corrigeoient. Ce n'est pas tout : les hommes ont si mauvaise opinion d'eux , qu'ils ont cru non-seulement que leur esprit et leur âme avoient dë^ënëre, mais aussi leur corps, et qu'ils Ploient devenus moins grands, et non -seulement eux , mais les animaux. On trouve dans les histoires les hommes peints en beau, et on ne les trouve pas tels qu'on les voit.

La raillerie est un discours en faveur de son esprit contre son bon naturel.

Les gens qui ont peu d'affaires sont de trèsgrands parleurs. Moins on pense , plus on parle : ainsi les femmes parlent plus que les hommes \ à force d'oisivetë elles n'ont point à penser. Une nation où les femmes donnent le ton est une nation parleuse.

Je trouve que la plupart des gens ne travaillent à faire une grande fortune que pour être au dés-, espoir, quand ils l'ont faite, de ce qu'ils ne sont pas d'une illustre naissance.

Il y a autant de vices qui viennent de ce qu'on ne s'estime pas assez, que de ce que l'on s'estime trop.

Dans le cours de ma vie , je n'ai trouve de gens

communëment méprisés que ceux qui Yiyoient en mauvaise compagnie.

Les observations sont Thistoire de la physique, les systèmes en sont la fable.

Plaire dans une conversation vaine et frivole est aujourd'hui le seul mérite ; pour cela le magistral abandonne Pétude 'des lots ; le médecin croit être décrédité par Tétude 'de la médecine ; on fuit comme pernicieuse toute étude qui pourroit ôter le badinage.

Rire pour rien , et porter d'une maison dans l'autre une chose frivole, s'appelle science du monde. On craindroit de perdre celle-là, si l'on s'appliquoit à d'autres.

Tout homme doit être poli , mais aussi il doit être libre.

La pudeur sied bien à tout le monde ; maiis il faut savoir la vaincre, et jamais la perdre.

Il faut que la singularité consiste dans une manière fixe de penser qui échappe aux autres, car un homme qui ne sauroit se distinguer que par une chaussure particulière , seroit un sot par tout pays.

On doit rendre aux auteurs qui nous ont paru originaux dans plusieurs endroits de leurs ouvrages, cette justice qu'ils ne se sont point abaissés à descendre jusqu'à la qualité de copistes.

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Il y a trois tribunaux qui ne sont presque jamais d'accord : celui des lois , celui de Fhonneur, celui de la religion.

Rien ne raccourcit plus les grands hommes que leur attention à de certains procédés personnels. J'en connois deux qui y ont été absolument insensibles, César, et le duc d'Orléans régent.

Je me souviens que j'eus autrefois la curiosité de compter combien de fois j'entendrois faire une petite histoire qui ne méritoit certainement pas d'être dite ni retenue : pendant trois semaines qu'elle occupa le monde poli , je l'entendis faire deux cent vingt-cinq fois, dont je fus très-content.

Un fonds de modestie rapporte un très-grand fonds d'intérêt.

Ce sont touj.ours les aventuriers qui font de grandes choses , et non pas les souverains des grands empires.

L'art de la politique rend-il nos histoires plus belles que celles des Romains et des Grecs ?

• Quand on veut abaisser un général , on dit qu'il est heureux (i) , mais il est beau que sa fortune fasse la fortune pubKque.

. (i) Ce mot rappelle celui de Fontenelle , à qui on disoit , au sujet tl'Inès de Castro, que La Motte étoit heureux. Oui, répondit-il ; mais r& bonheur n'arrive jamais aux sots.

J'ai VU les galères de Liyoume et de Venîse , je n'y ai pa» vu un seul homme triste. Cherchez à présent à tous mettre au cou un morceau de ruban bleu pour être heureux.

Î^OTES

Je pailis le dernier octobre 1729 de la Haye; je fis le voyage avec milord Chesterfield, qui voulut bien me proposer une place dans son yacht.

Le peuple de Londres mange beaucoup de viande; cela le rend très-robuste ; mais à l'âge de quarante à quarante-cinq ans , il crève.

Il n'y a rien de si affireux que les rues de Londres , elles sont très-malpropres ; le pavé y est si mal entretenu qu'il est presque impossible dîy aller en carrosse , et qu'il faut faire son testament lorsqu'on va en fiacre, qui sont des voitures hautes comme un théâtre , où le cocher est plus haut encore , son siège étant de niveau à l'impériale. Ces fiacres s'enfoncent dans des trous ,

(*) Ces notes ont paru, pour la première fois, dans une édition in^« de 1818.

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