‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 73 sur 92 · AMBAS&ÂDEUR DE FRANCE A ROME · texte numérisé non relu

AMBAS&ÂDEUR DE FRANCE A ROME

J'ai reçu la lettre dont votre excellence m'a honoré , et je la supplie d'agréer que je la* remercie encore de &^& bontés infinies , qui seront dans mon cœur toute ma vie. . .

Il me semble que Taffaire prend un mauvais train. M. le cardinal de Tencin m'a dit, il y a quelque temps, que lorsqu'un livre étoit dénonce à la congrégation de l'Index, cela n'étoit rien; mais que lorsqu^il y étoit porté, il étoit comme condamné : or il me paroît, par la lettre de votre excellence, que mon livre y a été «porté, puisque Ton a jugé , à la pluralité des voix , d'accorder un délai pour en parler. De plus, votre

excellence me fait Phonneurdeme marquer qu^, selon toutes les apparences, la congrégation de rindex condamnera les premières éditions ; ainsi je n^ai fait jusqu'ici que travailler contre moi. Sur ce pied-là je vois que les gens qui, se déterminant par la bonté de leur cœur, désirent de plaire à tout le monde et de ne déplaire à per^ sonne , ne font guère fortune dans ce moiïde. Sur la nouvelle qui me vint que quelques gens avoient dénoncé ipon livre à la congrégation de rindex, je pensai que, quand cette congrégation connoitroit le sens dans lequel j'ai dit des choses qu'on me reproche, quand elle verroit que ceux qui ont attaqué mon livre en France ne se sont attiré que de l'indignation et du mépris , on me laisseroit en repos à Rome , et que moi , de mon côté , dans les éditions que je ferois , je changerois les .expressions qui ont pu faire quelque peine aux gens simples; ce qui est une chose à laquelle je suis naturellement porté ; de sorte que quand monseigneur Bottari m'a envoyé des objections , j'y ai toujours aveuglément adhéré , et ai mis sous mes pieds toute sorte d'amourpropre à cet égard ; or a présent je vois qu'on se sert dé ma déférence même pour opérer une condamnation. Votre excellence remarquera que si mes premières éditions contenoient quelques

hérésies, j^avoue que des explication^ dans une édition suivante ne devroient pas empêcher la condamnation des premières ; mais ici ce n'est point du tout le cas : il est question de quelques termes qui , dans de certains pays , ne paroissent pas assez modérés, ou que des gens simples regardent comme équivoques ; dans ce cas , je dis que des modifications ou écl^rcissemens dans une édition suivante et dans une apologie déjà faite , suffisent. Ainsi votre excellence voit que , par le tour que cette affaire prend, je me fais plus de mal que Ton ne peut m^en faire , et que le mal même qu^on peut me faire cessera d^en être un sitôt que moi, jurisconsulte fi*ançais, je le regarderai avec cette indifférence que mes confrères les jurisconsultes fi*ançais ont regardé les procédés de la congrégation dans tous les temps.

L^on a dénoncé mon livre à l'assemblée du clergé ; cette assemblée a regardé cette dénonciation comme vaine.

Que les théologiens épluchent mon livre, ils n'y trouveront rien d'hérétique que ce qu'ils n'entendront pas ; et ce que je dis même de l'inquisition n'est qu'une af&ire de police, dans quelques pays, qui diffère selon les pays; qui peut avoir de la modération dans les uns , et dans les autres de l'excès; et moi qui ai écrit pour tous

les pays du monde j^ai pu remarquer ce qu^il j avoit de modéré dans cette pratique et ce qu'il j aToit d'excès.

Je crois qu'il n'est point de l'intérêt de la cour de Rome de flétrir un livre de droit que toute l'Europe a déjà adopté ; ce n'est rien de le condamner , il £iut le détruire. On y a fait des objections en France ;^ces objections ont été jugées puériles , et ce sont les objections de l'auteur des feuilles ecclésiastiques qui ont scandalisé le public , et non pas lé livre.

Quant à la véhémente sortie qu'a &ite contre moi le P. Concina, je croirois que cet événement ne seroit pas si dé&vorable à l'affaire qu'il paroit d'abord , parce que ce père m'ayant attaqué , il . me met en droit de lui répondre , d'expliquer au public l'état des choses , et de rendre le public juge entre le père Concina et moi ; mais comme je ne vois les choses que de très-loin , et que je ne sais pas si une bonne réponse ^au père Concina me seroit utile ou nuisible , je supplie votre excellence de vouloir bien m'éclairer là-dessus , et me marquer s'il est à propos que je réponde ou non; et, en cas qu'il soit à propos de répondre, d'avoir la bonté de me diresi jepourrois avoir une copie des passages du livre du père Concina qui me concernent ; si je savois de quel ordre

religieux est ce père , ceux de son ordre pour* roient peut-être me faire voir son liwe , qu'ils auronfpeut-être reçu,

A regard de Pédition et traduction de Naples, je suis bien sûr que votre excellence l'atira arrête'e de manière qu*il ne paroisse pas que ce soit le ministère de France ou de Naples qui Fait arrêtée ; sans quoi , pour éviter un petit mal , je tomberois dans un pire, et je travaillerois pour la congrégation de l'Index et non pas pour moi; mais je suis sûr que votre excellence , par sa lettre , n'atira laissé aucune équivoque là-dessus, et je crois même que si elle voit que mon livre sera condamné et les premières éditions défendues, elle laissera foire à ceux de Naples ce qu^ils voudront. Je lui demande pardîon si je lui romps si lông-témps la tête de cette affaire ; ce sont ^es bontés qui en sont la cause , et je joui^ * de ces bontés.

J'ai l'honneur d'être, avec un respect infirii, de votre excellence le très-humble et'tf^è$-obéis# sànt serviteur,

MoNTESQinEtJ.

Je demande encore pardon à votre exceltence, si j'ajoute ce mot : Il me paroît que le parti qu'elle a pris de tirer l'affaire en longueur est.

sans difficulté, le meilleur, et peut conduire beaucoup à faire traiter Taffîiire par voie d^mpegno^ et je vais avoir Thonneur de lui dire deux choses qui lui paroîtront peut-être dignes d'attention. On a dénoncé mon livre à la dernière assemblée du clergé; elle n'en a point tenu compte: c'étoit mon confrère, M. Tarchèvéque de Sens , qui avoit fait de grandes écritures sur ce sujet, qui rouloient principalement sur ce que je n'avois pas parlé de la révélation , en quoi il erroit et dans le raisonnement et dans le fait; depuis on a porté cette af&ire en Sorbonne , et il y a toutes les apparences du monde que le livre n'y sera point condamné, chose que je ne dis point encore , pour ne pas augmenter l'activité de mes ennemis ; or, s'il arrive que l'affaire ait tombé dans ces tribunaux, cela ne fournit-il pas une bonne raison pour arrêter la congrégation de l'Index ? Je supplie vôtre excellence de ne mettre à cette lettre que le degré d'attention ifu'elle pourra mériter; car je l'écris comme un en£aait, n'ayant presque aucune connoissance de la manière de penser ou d'agir de là-bas. Quoi qu'il en soit, sitôt que la Sorbonne aura fini son opération , j'aurai l'honneur d'en instruire votre excellence , qui verra à quoi cet événement peut être bon. Je me souviens d'un en-

droit d'une de ses lettres auquel j'ai bien fait attention depuis ; qu'il ne falloit pas mettre trop d'importance aux choses qu'on dematidoit dans ce pays4à. Je la supplie de me permettre de lui présenter encore mes respects.

De Paris , le 8 octobre 1760.

A MONSEIGNEUR CERATI.

Je vous supplie , monseigneur, d'agrëer que j'aie l'honneur de tous recommander M. Forthis, professeur à Tuniversité d'Edimbourg, qui est extrêmement recommandable par son savoir et, ses beaux ouvrages , entre autres par celui qu'il a donné sur l'éducation. M. le professeur a beaucoup de bonté pour moi, et m'honore .de son amitié ; ainsi je vous prie d'agréer que je le recommande à la vôtre. Je vous prie de faire con* noitre cet habile homme à l'abbé Niccolini , que j'embrasse. Nous avons perdu cet excellent homme , M. Gendron ; j'en suis très^affligé , et je suis sâr que vous le serez aussi : c'étoit une bonne tête physique et morale ; et je me souviens que nous trouvions qu'il en sortoit de très-bonnes choses. Je vous supplie, de m*aimer

a^tai^t que je tous aime, et, s^il se peul, autant que je vous hopoire et vous admire. Notre anu Fabibë de Qu^^co, deye9u célèbre voyageur, est dans ma chambre, et me charge de vous faire mille complimens : il arrive d^ Angleterre.

De Paris , le a3 octobre ijSo.

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