‹ Œuvres de Montesquieu (volume 5)Chapitre 75 sur 92 · A M. UABBE COMTE DE GUASCO · texte numérisé non relu

A M. UABBE COMTE DE GUASCO

Mon cher abbé , il est bon d'avoir Tesprit bien fait , mais il ne faut pas être la dupe de Fesprit des autres. M. Tintendant peut dire ce qu'il lui plaît : il ne sauroit se justifier d'avoir manque de parole à l'académie , et de l'avoir induite en erreiur par de fausses promesses. Je ne suis pas surpris que , sentant ses torts y il cherche, à se justifier : mai» vous , qui avez été témoin de toyt, ne devez point vous laisser surprendre par dès excuses qui ne valent pas mieux que ses promesses. Je me trouve trop bien de lui avoir rendu son amitié , pour en vouloir encore. A «[uoi bon l'amitié d'un homme en place qui est toujours dans la méfiance , qui ne trouve juste que ce qui est dans son système , qui ne sait jamais faire le plus petit plaisir ni rendre aucun service ? Je me trouverai mieux d'être hors de portée de lui en demander , ni pour les autres ni pour moi , car je serai délivré par-là de bien des importunités.

Dulcîs inexpertis cultura potentîs ainici :

Expertus metui.

HoRAT. Epist., lib. 1, ep. 18.

Il faut éviter une coquette qui n'est que coquette et ne donne que de fausses espérances. Voilà mon dernier mot. Je me flatte que notre duchesse entrera dans 'mes raisons , son francalleu n'en sera ni plus ni moins.

Je suis très-flatté du souvenir de M. Tabbé Oliva (i). Je me rappelle toujours avec délice* les momens que je passai dans la société littéraire de cet Italien éclairé, qui a su s'élever audessus des préjugés de sa nation. Il ne fallut pas moins que le despotisme et les tracasseries d'un P. Tournemine pour me faire quitter une société dont j'aurois voulu profiter. C'est une vraie perte pour les gens de lettres que la dissolution de ces sortes de petites académies libres, et il est fâcheux pour vous que celle du P, Desnu>-

(i) Bibliothécaire du cardinal de Rohan à l'hôtel de Sonbise , chez qui s'asgembloient , un jour de la semaine, ^pluaieurs gens de lettres , pour converser sur des sujets littéraires. Montesquieu , dans le premier voyage qu'il fit à Paris , fréquentoît cette société , mais , trouvant que le P. Tournemine vouloit y dominer , et obliger tout le monde , à se plier à ses opinions , il s'en retira peu & peu , et n'en cacha pas la raison.. Depuis loi^ le P. Tournemine commença à lui faire des tracasseries dans l'esprit du cardinal de Fleury , au sujet des Lettres Persanes, On a entendu conter à Montesquieu que , pour s'en venger, il ne fit jam'ïiis autre chose qae de demander à ceux qui lui en parloient : Qui est-ce que ce P. Tournemine? je n'en ai jamais entendu parier : ce qui piquoit beaacoap ce jésuite , qui aimoit passionnément la célébrité.

kts ( 1 ) soitaus&i culbulëe. J'exige que vous m'e'crivièz encore avant votre départ pour Turin , et je vous somme d'une lettré dès que vous y serez arrivé. Adieu. #

A Paris, le 5 décembre 1750.

A M. L'ABBÉ VENUTI. '

A Bordeaux.

Il ne faut point vous flatter , mon cher abbé , que Tabbé ^e Guasco vous écrive de sa main triomphante : mais si vous étiez ex-ministre des affaires étrangères , il iroit dîner chez vous pour vous consoler (2). Le pauvre homme promène son œil sur toutes les brochures , prodigue son

(i) On a plusieurs volumes de fort bons mémoires littéraires lus dans cette société , racueilliii par ce bibliothécaire de l'Oratoire , cbez qui s'assembloient ceux qui en sont les auteurs. Les jésuites, enn«mi8:iles PP. de l'Oratoire $ ayant peint ces assemblées , quoique simplement littéraires ,. com^me dangereuses , à cause des disputes Uiéologiques du temps » elles* fqreot dissoutes , non sans' un préjudice réel .pctur les progrès de la littérature.

(a) Le marquis d'Argenson, ci-devant ministre des aifaires étrangères , après sa démi8sion^, donnoit .à diner à ses confrères tous les joiars d'assemblée d'académie , se dédommageant ainsi de son désœuvrement avec les gens de lettres ; et l'abbé de Gnasoo , qui venoit d^ètre reçu à l'académie des inscriptions , avoit ét^ admis au nombre des convitres.

mauvais estomac poinr toutes les invitations de dîners d^ambassadeurs , et ruine sa poitrine au service de son Cantimir (i) et de son Clëment V ; cei^ui n'empêche pas qu'on ne trouve son Cantimir très-froid ; mais c'est la faute de feu son excellence.

Il n'y a aucune apparence que j'aille en Angleterre ; il y en a une beaueoup plus grande que j'irai 4 la Brède. J'e'cris une lettre de fëlicitation au président de la Lane sur sa réception à l'académie. Bonardi, le président de cette académie , qui est venu me raconter tous les dîners qu'il a faits depuis son retour chez tous les beaux esprits qui Ilinent, avec la généalogie (è) des dîneurs , m'a dit qu'il adressoit sa première lettre à notre nouvel associé ; et je pense que vous trouverez que cella est dans les règles. Je vois que notre académie se change en société, de francsmaçons , excepté qu'on n'y boit ni qu'on n'y

(i) L'abbé de Gaasco a tradhit les satire» du prmce<CantiiBir , ambassadeur de Russie à la cour de France.

(») Plaisanterie qui fait allasîon *à l'étude paiticulièr^ qu'un gentilhomme de Languedoc a faite de la généalogie de tontes les familles, et qui fait le sujet ordinaire des enlretiend qu'il a afrec les gens de lettres. L'abbé Bonardi , dans sa tournée , aToit été yisiter ce gentSlbomme dans son chftteau , et s'étoit fort enriciii d'érudition géttéalDgit{ue , dobt il ue manqnoit ^aS de faire étalage à son rétour à Paris : 11 nHoit quelquefois en favoriser Montesquieu : ee qui l'ennuyolt beaucoup, et lui faisoit perdre des heures précieuses.

chante : mais on y bâtit , et M. de Toumy est notre roi Hiram qui nous fotimira les ouvriers ; mais je doute qvL il nous fournisse les cèdres.

Je crois que le prince de Graon est actuellement à Vienne ; mais il va arriver en Lorraine ; et si vous m'envoyez votre lettre, je la lui ferai tenir. Il faut bien que je vous donne des nouvelles d'Italie sur VEéprit des Lois ; M. le duc de Nivernais en écrivit il y a trois ^semaines à M. de Forcalquier « d'une manière que je ne saurois vous rëpëtet sans rougir» Il y a deux jours qu'il en reçut une autre , dans laquelle il msurque que; dès qu'il parut à Turin, le roi de Sardaigne le lut. Il ne m'est pa;s non plus permis de répéter ce. qu'il en dit: je vous'dirai seulement le fait; c'est qu'il le donna pour le lire à son fils te duc de Savoie , qui l'a lu deux fois : le marquis de Breil me mande qu'il lui a dit qu'il vouloit le lire toute sa vie. Il y a bien de la £aituité à moi de vous mander ceci ; mais comme c'est un fait public , il vaut autant que je le dise qu'un autre ; et vous concevez }n^n que je dois aveuglément approuver le jugement des princes d'Italie. Le marquis de Breil me mande que S. A. R. le duc de Savoie a un génie prodigieux, une conception et un bon sens admirable.

Huart,libraire^ voudroit fort avoir la traduc-

tion en vers latins du docteur Clansy (i) , du commencement du Temple de Gnide , pour en faire un corps avec la traduction italienne (2) et Toriginal : voyez lequel des deux vous pourriez Élire , ou de me faire copier ces vers , ou d^obtenir de Pacadëmie de m'envoyer l'imprime , que je vous renverrois ensuite.

A propos , le portrait (5) de madame de Mirepoix a fait à Paris et à Versailles une très-grande fortune : je n'y ai point contribue pour la ville de Bordeaux, c^rf avois détaché l'abbé de Guasco pour en dire du mal. Vous , qui êtes l'esprit de tous les esprits , vous devriez le traduire , et j'enverrois votre traduction à madame de Mirepoix à Londres ; je n'en ai point de copie y mais le président Barbot l'a , ou bien M. Dupin. Vous savez que tout ceci est une badinerie qui fiit faite

(1) Savant Anglais, entièrement aveugle , excellent poète latin , qui , pendant le séjoor qn'il £t à Paris , entreprit la traduction du Temple de Gnide en vers latiiis , mais dont il ne donna «que le premier chant.

(a) Ouvrage de l'abbé Vennti. H a été fait une autre traduction en italien du Temple de Gnide, par M. Yespasiano; celui-ci a été imprimé avec le texte original en regard à Paris en 1766, in-|3, chez Prault.

(3) Ce portrait en vers, fait par Montesquieu , se trouve à la page 3S7 de ce volume. L'abbé Venuti a traduit cette pièce en vers italiens. \

à Lunëville pour amuser une minute le roi de Pologne.

J^oubliois de vous dire que tout est compense dans ce monde. Je vous ai parlé des jugemens de ritalie sur V Esprit des Lois (i). Il va paroître à Paris une ample critique faite par M. Dupin , fermier général. Ainsi me voilà cite au tribunal de la maltôte, comme j^ai été cité à celui du journal de Trévoux. Adieu , mon cher abbé. Yoilà une épître à laBonardi (2). Je vous salue et embrasse de tout mon cœur.

Ne soyeai point la dupe de la traduction , car ' si Tesprit ne vous en dit rien^ il ne vaut pas la peine que vous y rêviez un quart d^heure.

De Parig.

(1) La réponse par M. Risteau , directeur de la compagnie des Indes, aux observations de M. Dupin sur PEtfprit des Lois, se trouve dans Je cinquième ▼otame. D.

(3) On a déjà parlé , dans une note , de cet écrivain fort versé dans rhistoire de la littérature moderne de France • mais fort prolixe dans ses écrits et dans ses lettre». Il a laissé des manuscrits sur les auteurs anonymes et pseudonymes.

A M. THOMAS MUGENT (i).

A Londres.

Je ne puis m^empêcher , monsieur , de vous faire mes remercîmens. Je vous les avois dëjà faits, parce que vous m'aviez traduit. Je vous les fais ,à présent , parce que vous m'aviez si bien traduit. Votre traduction n'a que ceux de l'original, et ces défauts sont à moi; et je dois^ous être bien obligé de ce que vous empêchez si bien de les voir. Il semble que vous ayez voulu traduire aussi mon style , et vous y avez mis cette ressemblance , qualem decet esse sororum. Quand vous verrez monsieur Domville , je vous prie de vouloir bien lui faire mes complimens. J'ail'hon-^ neur d'être , monsieur , avec une parfaite reconnoissance , votre très-bumble et très-obëissant serviteur.

A Paris , le 18 octobre 1760.

(1) Cette lettre de Montesquieu à M. Thomas Nugent, ainsi que quelques notes que nous avons empruntées à ce savant et judicieux traducteur , sont publiées pour la première fois dans cette édition .

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