CHAPITRE XX. ao
Elles allèrent jusqu'à anéantir l'autorité des magistrats. Les bleus ne craignoient point les lois , parce que l'empereur les protégéoit contre elles ; les verts cessèrent de les respecter, parce qu'elles ne pouvoient plus les défendre ^
Tous les liens d'amitié, de parenté, de devoir, de reconnoissance, furent ôtés : les familles s'entredétruisirent : tout scélérat qui voulut faire un crime fut de la faction des bleus; tout homme qui fut volé ou assassiné fut de celle des verts.
Un gouvernement si peu sensé étoit encore plus cruel : l'empereur, non content de faire à ses sujets une injustice générale en les accablant d'impôts excessifs, les désoloit par toutes sortes de tyrannies dans leurs affaires particulières.
Je ne serois point naturellement porté à croire tout ce que Procope nous dit là dessus dans son histoire secrète , parce que les éloges magnifiques qu'il a faits de ce prince dans ses autres ouvrages affoiblisscnt son témoignage dans celui-ci, où il nous le dépeint comme le plus stupide et le plus cruel des tyrans.
Mais j'avoue que deux choses font que je suis pour l'histoire secrète : la première , c'est qu'elle est mieux liée avec l'étonnante foiblesse où se
' Pour prendre uue idée de l'esprit de ces temps-là, il faut voir Théoplianes, qui rapporte une longue conversation qu'il y eut au théâtre entre les verts et l'empereur.
2o4 GRANDEUR ET DÊCA.DENCE DES ROMAINS.
trouva cet empire à la fin de ce règne et dans les suivants.
L'autre est un monument qui existe encore parmi nous : ce sont les lois de cet empereur , où l'on voit, dans le cours de quelques années, la jurisprudence varier davantage qu'elle n'a fait dans les trois cents dernières années de notre monarchie.
Ces variations sont la plupart sur des choses de si petite importance % qu'on ne voit aucune raison qui eût dû porter un législateur à les faire , à moins qu'on n'explique ceci par l'histoire secrète , et qu'on ne dise que ce prince vendoit également ses jugements et ses lois.
Mais ce qui fit le plus de tort à l'état politique du gouvernement fut le projet qu'il conçut de réduire tous les hommes à une même opinion sur les matières de religion , dans des circonstances qui rendoient son zèle entièrement indiscret.
Comme les anciens Romains fortifièrent leur empire en y laissant toute sorte de culte , dans la ! suite on le réduisit à rien en coupant l'une après l'autre les sectes qui ne dominoient pas.
Ces sectes étoient des nations entières. Les imes, après qu'elles avoient été conquises par les Romains , avoient conservé leur ancienne religion ,
• Voyez les Novelles de Justinien.