CHAPITRE XXII. •21'J
les écouter, à les rapprocher; on voit de l'autre une hydre de disputes qui renaît sans cesse; et l'on sent qu'avec la même méthode , la même patience, les mêmes espérances, la même envie de finir , la même simplicité pour leurs intrigues , le même respect pour leurs haines , ils ne se seroient jamais accommodés qu'à la fin du monde.
En voici un exemple bien remarquable. A la sollicitation de l'empereur , les partisans du patriarche Arsène firent une convention avec ceux qui suivoient le patriarche Joseph, qui portoit que les deux partis écriroient leurs prétentions chacun sur un papier; qu'on jetteroit les deux papiers dans un brasier; que si l'un des deux demeuroit entier, le jugement de Dieu seroit suivi, et que, si tous les deux étoient consumés, ils renonceroient à leurs différents. Le feu dévora les deux papiers; les deux partis se réunirent : la paix dura un jour; mais, le lendemain, ils dirent que leur changement auroit dû dépendre d'une persuasion intérieure et non pas du hasard , et la guerre recommença plus vive que jamais '.
On doit donner une grande attention aux disputes des théologiens ; mais il faut la cacher autant qu'il est possible , la peine qu'on paroît prendre à les calmer les accréditant toujours, en faisant voir que leur manière de penser est si importante
' Pachymère , liv. i.
qu'elle décide du repos de l'état et de la sûreté du prince.
On ne peut pas plus finir leurs affaires en écoutant leurs subtilités, qu'on ne pourroit abolir les duels en établissant des écoles où l'on raffineroit sur le point d'honneur.
Les empereurs grecs eurent si peu de prudence , que, quand les disputes furent endormies, ils eurent la rage de les réveiller. Anastase ^ , Justinien ^ , Héraclius ^ , Manuel Comnène 4 ^ proposèrent des points de foi à leur clergé et à leur peuple , qui auroient méconnu la vérité dans leur bouche quand même ils l'auroient trouvée. Ainsi, péchant toujours dans la forme et ordinairement dans le fond, voulant faire voir leur pénétration, qu'ils auroient pu si bien montrer dans tant d'autres affaires qui leur étoient confiées, ils entreprirent des disputes vaines sur la nature de Dieu, qui, se cachant aux savants parce qu'ils sont orgueilleux, ne se montre pas mieux aux grands de la terre.
C'est une erreur de croire qu'il y ait dans le monde une autorité humaine à tous les égards despotique ; il n'y en a jamais eu et il n'y en aura
' Évagre, liv. rir.
* Procope , Histoire secrète.
3 Zouaras , f^ie d' Héraclius.
4 Nicétas, P'ie de Manuel Comnène.