CHAPITRE XXII
jamais; le pouvoir le plus immense est toujours borné par quelque coin. Que le grand- seigneur mette un nouvel impôt à Constantinople , un cri général lui fait d'abord trouver des limites qu'il n'avoit pas connues. Un roi de Perse peut bien contraindre un fils de tuer son père , ou un père de tuer son fils ^; mais obliger ses sujets de boire du vin , il ne le peut pas. Il y a dans chaque nation un esprit général sur lequel la puissance même est fondée : quand elle choque cet esprit, elle se choque elle-même, et elle s'arrête nécessairement.
La source la plus empoisonnée de tous les malheurs des Grecs , c'est qu'ils ne connurent jamais la nature ni les bornes de la puissance ecclésiastique et de la séculière ; ce qui fit que l'on tomba de part et d'autre dans des égarements continuels.
Cette grande distinction , qui est la base sur laquelle pose la tranquillité des peuples , est fondée non seulement sur la religion , mais encore sur la raison et la nature , qui veulent que des choses réellement séparées, et qui ne peuvent subsister que séparées, ne soient jamais confondues.
Quoique chez les anciens Romains le clergé ne fît pas un corps séparé, cette distinction y étoit aussi connue que parmi nous. Claudius avoit consacré à la liberté la maison de Cicéron , lequel , revenu de son exil, la demanda : les pontifes déci-
■ Voyez Chardin.
'1 3o GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS.
dèrent que si elle avoit été consacrée sans un ordre exprès du peuple , on pouvoit la lui rendre sans blesser la religion. « Ils ont déclaré , dit Cicé- « ron * , qu'ils n'avoient examiné que la validité « de la consécration, et non la loi faite par le « peuple ; qu'ils avoient jugé le premier chei « comme pontifes , et qu'ils jugeroient le second « comme sénateurs. »
I Lettres à Atticus , lettre iv.