CHAPITRE XXIII. aSq
Les Turcs faisoient pour lors aux Grecs une guerre singulière : ils alloient proprement à la chasse des hommes; ils traversoient quelquefois deux cents lieues de pays pour faire leurs ravages. Comme ils étoient divisés sous plusieurs sultans, on ne pouvoit pas par des présents faire la paix avec tous , et il étoit inutile de la faire avec quelques uns * . Ils s'étoient faits mahométans ; et le zèle pour leur religion les engageoit merveilleusement à ravager les terres des chrétiens. D'ailleurs , comme c'étoient les peuples les plus laids de la terre, leurs femmes étoient affreuses comme eux ^ ; et dès qu'ils eurent vu des Grecques, ils n'en purent plus souffrir d'autres ^. Cela les porta à des. enlèvements continuels. Enfin ils avoient été de tout temps adonnés aux brigandages; et c'étoient ces mêmes Huns qui avoient autrefois causé tant de maux à l'empire romain 4,
' Canlacuzène, liv. m , chap. xcvi ; et Pacliymère , !iv. xi , chap. ix.
' Cela donna lieu à cette tradition du nord , rapportée par le Goth Jornandès , que Philimer, roi des Goths , entrant dans les terres gétlfjues , y ayant trouvé des femmes sorcières , il les chassa loin de son armée , qu'elles errèrent dans les déserts , oîi des démons incubes s'accouplèrent avec elles, d'où vint la nation des Huns. Genus ferocissimum , quod fuit primum interpaludes, minutum, tetrum atque exile , nec alia voce notum , nisi quœ humani sennoriis imaginem assignabat.
3 Michel Ducas , Histoire de Jean Manuel, Jean et Constantin , ch. ix. Constantin Porphyrogéuète, au commencemeut de son Extrait des ambassades , avertit que, quand les Barbares viennent à Constanîinople , les Romains doivent bien se garder de leur montrer la grajideur de leurs richesses ni la beauté de leurs femmes.
■5 Voyez !a note ci-dessus.
24o GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS.
Les Turcs inondant tout ce qui restoit à l'empire grec en Asie, les habitants qui purent leur échapper fuirent devant eux jusqu'au Bosphore : et ceux qui trouvèrent des vaisseaux se réfugièrent dans la partie de l'empire qui étoit en Europe; ce qui augmenta considérablement le nombre de ses habitants. Mais il diminua bientôt. Il y eut des guerres civiles si furieuses que les deux factions appelèrent divers sultans turcs, sous cette condition^ aussi extravagante que barbare, que toiîs les habitants qu'ils prendroient dans les pays du parti contraire seroient menés en esclavage : et chacun, dans la vue de ruiner ses ennemis, concourut à détruire la nation.
Bajazet ayant soumis tous les autres sultans , les Turcs auroient fait pour lors ce qu'ils firent depuis sous Mahomet II, s'ils n'a voient pas été eux-mêmes sur le point d'être exterminés par les Tartares.
Je n'ai pas le courage de parler des misères qui suivirent : je dirai seulement que , sous les derniers empereurs , l'empire , réduit aux faubourgs de Constantinople , finit comme le Rhin, qui n'est plus qu'un ruisseau lorsqu'il se perd dans l'Océan.
•Voyez V Histoire des empereurs Jean Paléologue et Jean Cantacuzène , écrite par Caiitacuzène,
PIN DES CONSinERATIONS SUR LA GRANDEUR ET LA DECADENCE DES ROMAINS.
DIALOGUE
DE