CHAPITRE XXIII
mens efféminés; ils se promenoient dans les rues de Constantinople revêtus de leurs robes peintes ; ils portoient à la main une écritoire et du papier , par dérision pour cette nation qui avoit renoncé à la profession des armes ^ ; et après la guerre ils refusèrent de recevoir dans leurs troupes quelque Grec que ce fût.
Ils prirent toute la partie d'Occident, et y élurent empereur le comte de Flandre, dont les états éloignés ne pouvoient donner aucune jalousie aux Italiens. Les Grecs se maintinrent dans l'Orient, séparés des Turcs par les montagnes, et des Latins par la mer.
Lès Latins, qui n'avoient pas trouvé d'obstacles dans leurs conquêtes , en ayant trouvé une infinité dans leur établissement , les Grecs repassèrent d'Asie en Europe , reprirent Constantinople et presque tout l'Occident,
Mais ce nouvel empire ne fut que le fantôme du premier, et n'en eut ni les ressources ni la puissance.
Il ne posséda guère en Asie que les provinces qui sont en deçà du Méandre et du San gare ; la plupart de celles d'Europe furent divisées en de petites souverainetés.
De plus, pendant soixante ans que Constantinople resta entre les mains des Latins , les vaincus s'étant dispersés et les conquérants occupés à la
' Nicétas , Histoire après la prise de Constantinople , cbap. iri.
guerre, le commerce passa entièrement aux villes d'Italie, et Constantinople fut privée de ses richesses.
Le commerce même de l'intérieur se fit par des Latins. Les Grecs, nouvellement rétablis, et qui craignoienttout, voulurent se concilier les Génois en leur accordant la liberté de trafiquer sans payer de droits ^ : et les Vénitiens, qui n'acceptèrent point de paix , mais quelques trêves , et qu'on ne voulut pas irriter, n'en payèrent pas non plus.
Quoique avant la prise de Constantinople Manuel Comnène eût laissé tomber la marine , cependant , comme le commerce subsistoit encore , on pouvoit facilement la rétablir : mais quand, dans le nouvel empire, on l'eut abandonné , le mal fut sans remède , parce que l'impuissance augmenta toujours.
Cet état, qui dominoit sur plusieurs îles, qui étoit partagé par la mer , et qui en étoit environné entant d'endroits, n'avoit point de vaisseaux pour y naviguer. Les provinces n'eurent plus de communication entre elles : on obligea les peuples de se réfugier plus avant dans les terres pour éviter les pirates; et quand ils l'eurent fait, on leur or- • donna de se retirer dans les forteresses pour se sauver des Turcs ^ .
' Cantacu7.ène , liv. iv.
* Pachvmère, lib. ni.