CHAPITRE IV
et des parents du prince il faut faire la fortune des amis et des parents de tous ceux qui ont part au gouvernement , tout est perdu ; les lois sont éludées plus dangereusement qu'elles ne sont violées par un prince, qui, étant toujours le plus grand citoyen de l'état, a le plus d'intérêt à sa conservation.
Des anciennes mœurs, un certain usage de la pauvreté , rendoient à Rome les fortunes à peu près égales : mais à Carthage des particuliers avoient les richesses des rois.
De deux factions qui régnoient à Carthage , l'une vouloit toujours la paix, et l'autre toujours la guerre; de façon qu'il étoit impossible d'y jouir de l'une ni d'y bien faire l'autre.
Pendant qu'à Rome la guerre réunissoit d'abord tous les intérêts , elle les séparoit encore plus à Carthage '^ .
Dans les états gouvernés par un prince les divisions s'apaisent aisément, parce qu'il a dans ses mains une puissance coërcitive qui ramène les deux partis; mais dans une république elles sont plus durables , parce que le mal attaque ordinairement la puissance même qui pourroit le guérir.
' La présence d'Annibal fit cesser parmi les Romains toutes les divisions; mais la présence de Scipion aigrit celles qui étoient déjà parmi les Carthaginois : elle ôta au gouvernement tout ce qui lui restoit de force : les généraux, le sénat, les grands, devinrent plus suspects au peuple , et le peuple devint plus furieux. Voyez dans Appien toute cette guerre du premier Scipion.
A Rome , gouvernée par les lois , le peuple souffroit que le sénat eût la direction des affaires; à Carthage, gouvernée par des abus, le peuple vouloit tout faire par lui-même.
Carthage , qui faisoit la guerre avec son opulence contre la pauvreté romaine , avoit par cela même du désavantage : l'oi' et l'argent s'épuisent; mais la vertu, la constance, la force et la pauvreté ne s'épuisent jamais.
Les Romains étoient ambitieux par orgueil , et les Carthaginois par avarice; les uns vouloient commander, les autres vouloient acquérir; et ces derniers, calculant sans cesse la recette et la dépense, firent toujours la guerre sans l'aimer.
Des batailles perdues, la diminution du peuple, raffoiblissement du commerce, l'épuisement du trésor public , le soulèvement des nations voisines, pouvoient faire accepter à Carthage les conditions de paix les plus dures : mais Rome ne se conduisoit point par le sentiment des biens et des maux; elle ne se déterminoit que par sa gloire ; et comme elle n'imaginoit point qu'elle pût être si elle ne commandoit pas, il n'y avoit point d'espérance ni de crainte qui pût l'obliger à faire une paix qu'elle n'auroit point imposée.
Il n'y a rien de si puissant qu'une république où l'on observe les lois, non pas par crainte, non pas par raison, mais par passion, comme furent Rome