CHAPITRE I
les obligeoient point envers son successeur ; c'étoit pour elles une espèce de droit des gens ^ : ainsi tout ce qui avoit été soumis par un roi de Rome se prétendoit libre sous un autre , et les guerres naissoient toujours des guerres.
Le règne de Numa, long et pacifique, étoittrès propre à laisser Rome dans sa médiocrité; et si elle eût eu dans ce temps-là un territoire moins borné et une puissance plus grande, il y a apparence que sa fortune eût été fixée pour jamais.
Une des causes de sa prospérité c'est que ses rois furent tous de grands personnages. On ne trouve point ailleurs dans les histoires une suite non interrompue de tels hommes d'état et de tels capitaines.
Dans la naissance des sociétés ce sont les chefs des républiques qui font l'institution , et c'est ensuite l'institution qui forme les chefs des républiques.
Tarquin prit la couronne sans être élu par le sénat ni par le peuple ^. Le pouvoir devenoit héréditaire; il le rendit absolu. Ces deux révolutions furent bientôt suivies d'une troisième.
Son fils Sextus, en violant Lucrèce, fit une chose
• Cela paroît par toute l'histoire des rois de Rome.
* Le sénat nomraoit un magistrat de l'interrègne qui élisoit le roi : cette élection devoit être confirmée par le peuple. Voyez Denys d'Halicarnasse , liv. ii, m et iv.
qui a presque toujours fait chasser les tyrans d'une ville où ils ont commandé: car le peuple, à qui une action pareille fait si bien sentir sa servitude, prend d'abord une résolution extrême.
Un peuple peut aisément souffrir qu'on exige de lui de nouveaux tributs ; il ne sait pas s'il ne retirera point quelque utilité de l'emploi qu'on fera de l'argent qu'on lui demande : mais quand on lui fait un affront, il ne sent que son malheur, et il y ajoute l'idée de tous les maux qui sont possibles.
Il est pourtant vrai que la mort de Lucrèce ne fut que l'occasion de la révolution qui arriva : car un peuple fier, entreprenant, hardi, et renfermé dans des murailles, doit nécessairement secouer le joug, ou adoucir ses mœurs.
Il devoit arriver de deux choses l'une; ou que Rome changeroit son gouvernement, ou qu'elle resteroit une petite et pauvre monarchie.
L'histoire moderne nous fournit un exemple de ce qui arriva pour lors à Rome , et ceci est bien remarquable : car , comme les hommes ont eu dans tous les temps les mêmes passions, les occasions qui produisent les grands changements sont différentes, mais les causes sont toujours les mêmes.
Comme Henri VII , roi d'Angleterre , augmenta le pouvoir des communes pour avilir les grands, Servius Tullius , avant lui , avoit étendu les privi-