‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 21 sur 129 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'on fait dans une bataille (c'est-à-dire celle de quelques milliers d'hommes ) qui est funeste à un état, mais la perte imaginaire et le découragement, qui le privent des forces mêmes que la fortune lui avoit laissées.

Il y a des choses que tout le monde dit parce qu'elles ont été dites une fois. On croit qu'Annibal fit une faute insigne de n'avoir point été assiéger Rome après la bataille de Cannes. Il est vrai que d'abord la frayeur y fut extrême ; mais il n'en est pas de la consternation d'un peuple belliqueux , qui se tourne presque toujours en courage , comme de celle d'une vile populace qui ne sent que sa foiblesse. Une preuve qu'Annibal n'auroit pas réussi, c'est que les Romains se trouvèrent encore en état d'envoyer partout du secours.

On dit encore qu'Annibal fît une grande faute de mener son armée à Capoue, où elle s'amollit : mais l'on ne considère point que Ton ne remonte pas à la vraie cause. Les soldats de cette armée, devenus riches après tant de victoires, n'auroientils pas trouvé partout Capoue? Alexandre, qui commandoit à ses propres sujets , prit dans une occasion pareille un expédient qu'Annibal, qui n'avoit que des troupes mercenaires , ne pouvoit pas prendre : il fit mettre le feu au bagage de ses soldats, et brîila toutes leurs richesses et les siennes. On nous dit que Rouli-kan , après la conquête des

o8 GRANDEUR ET DECADENCE DES ROMAINS.

Indes , ne laissa à chaque soldat que cent roupies^ d'argent'.

Ce furent les conquêtes mêmes d'Annibal qui commencèrent à changer la fortune de cette guerre. Il n'avoit pas été envoyé en Italie par les magistrats de Carthage; il recevoit très peu de secours , soit par la jalousie d'un parti, soit par la trop grande confiance de l'autre. Pendant qu'il resta avec son armée ensemble , il battit les Romains ; mais lorsqu'il fallut qu'il mît des garnisons dans les villes , qu'il défendît ses alliés , qu'il assiégeât les places , ou qu'il les empêchât d'être assiégées , ses forces se trouvèrent trop petites ; et il perdit en détail une grande partie de son armée. Les conquêtes sont aisées à faire , parce qu'on les fait avec toutes ses forces ; elles sont difficiles à conserver, parce qu'on ne les défend qu'avec une partie de ses forces.

' Histoire de sa vie. Paris, 1742, pag. [02.

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