CHAPITRE IV
ginoise échoua sur leurs côtes; ils se servirent de ce modèle pour en bâtir : en trois mois de temps leurs matelots furent dressés, leur flotte fut construite, équipée , elle mit à la mer, elle trouva l'armée navale des Carthaginois, et la battit.
A peine à présent toute une vie suffit-elle à un prince pour former une flotte capable de paroître devant une puissance qui a déjà l'empire de la mer; c'est peut -être la seule chose que l'argent seul ne peut pas faire. Et si de nos jours un grand prince réussit d'abord *, l'expérience a fait voir à d'autres que c'est un exemple qui peut être plus admiré que suivi =*.
La seconde guerre Punique est si fameuse que tout le monde la sait. Quand on examine bien cette foule d'obstacles qui se présentèrent devant Annibal , et que cet homme extraordinaire surmonta tous , on a le plus beau spectacle que nous ait fourni l'antiquité.
Rome fut un prodige de constance. Après les journées de Tésin , de ïrébies et de Thrasymène , après celle de Cannes plus funeste encore , abandonnée de presque tous les peuples d'Italie , elle ne demanda point la paix. C'est que le sénat ne se départoit jamais des maximes anciennes : il agissoit avec Annibal comme il avoit agi autrefois avec
• Louis XIV.
* L'Espagne et la Moscovie.
Pyrrhus, à qui il avoit refusé de faire aucun accommodement tandis qu'il seroit en Italie : et je trouve dans Denys d'Halicarnasse ^ que , lors de la négociation de Coriolan , le sénat déclara qu'il ne violeroit point ses coutumes anciennes ; que le peuple romain ne pouvoit faire de paix tandis que les ennemis étoient sur ses terres; mais que si les Volsques se retiroient, on accorderoit tout ce qui seroit juste.
Rome fut sauvée par la force de son institution. Après la bataille de Cannes , il ne fut pas permis aux femmes mêmes de verser des larmes : le sénat refusa de racheter les prisonniers , et envoya les misérables restes de l'armée faire la guerre en Sicile, sans récompense ni aucun honneur militaire, jusqu'à ce qu'Annibal fût chassé d'Italie.
D'un autre côté, le consul Térentius Varron avoit fui honteusement jusqu'à Vénouse : cet homme, de la plus basse naissance, n'avoit été, élevé au consulat que pour mortifier la noblesse. Mais le sénat ne voulut pas jouir de ce malheureux triomphe; il vit combien il étoit nécessaire qu'il s'attirât dans cette occasion la confiance du peuple : il alla au-devant de Varron , et le remercia de ce qu'il n'avoit pas désespéré de la république.
Ce n'est pas ordinairement la perte réelle que
" Antiquités romaines , llv. viii.