‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 44 sur 129 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

vaise fortune : le seul bien auquel elle doit aspirer, c'est à la perpétuité de son état.

Si la grandeur de l'Empire perdit la république , la grandeur de la ville ne la perdit pas moins.

Rome avoit soumis tout l'univers avec le secours des peuples d'Italie , auxquels elle avoit donné en différents temps divers privilèges ^ La plupart de ces peuples ne s'étoient pas d'abord fort souciés du droit de bourgeoisie chez les Romains; et quelques uns aimèrent mieux garder leurs usages =*. Mais lorsque ce droit fut celui de la souveraineté universelle , qu'on ne fut rien dans le monde si l'on n'étoit citoyen romain , et qu'avec ce titre on étoit tout , les peuples d'Italie résolurent de périr ou d'être Romains : ne pouvant en venir à bout par leurs brigues et par leurs prières , ils prirent la voie des armes; ils se révoltèrent dans tout ce côté qui regarde la mer Ionienne ; les autres alliés alloient les suivre^. Rome, obligée de combattre contre ceux qui étoient pour ainsi dire les mains avec lesquelles elle enchaînoit l'univers , étoit

' Jus Latii,jus italicum.

* Les Eques disoient dans leurs assemblées : Ceux qui ont pu choisir ont préféré leur loi au droit de la cité romaine , qui a été une peine nécessaire pour ceux qui n'ont pvi s'en défendre. Tite-Live , liv. ix , chap. XLv.

3 Les Asculans, les Marses, les Vestins, les Marrucms, les Férentans , les Hirpins, les Pompéians , les Vénusiens , les Japyges , les Lucaniens, les Samnites , et autres. Appien, de la Guerre civile, liv. i, chap, xxxtx.

perdue; elle alloit être rétîuite à ses murailles : elle accorda ce droit tant désiré aux alliés qui n'avoient pas encore cessé d'être fidèles % et peu à peu elle l'accorda à tous.

Pour lors Rome ne fut plus cette ville dont le peuple n'avoit eu qu'un même esprit, un même amour pour la liberté, une même haine pour la tyrannie, où cette jalousie du pouvoir du sénat et des prérogatives des grands, toujours mêlée de respect, n'étoit qu'un amour de l'égalité. Les peuples d'Italie étant devenus ses citoyens, chaque ville y apporta son génie, ses intérêts particuliers, et sa dépendance de quelque grand protecteur "'. La ville déchirée ne forma plus un tout ensemble ; et, comme on n'en étoit citoyen que par une espèce de fiction , qu'on n'avoit plus les mêmes magistrats, les mêmes murailles, les mêmes dieux , les mêmes temples, les mêmes sépultures, on ne vit plus Rome des mêmes yeux, on n'eut plus le même amour pour la patrie, et les sentiments romains ne furent plus.

Les ambitieux firent venir à Rome des villes et des nations entières pour troubler les suffrages ou

' Les Toscans, les Ombriens, les Latins. Cela porta quelques peuples à se soumettre ; et comme on les lit aussi citoyens , d'autres posèrent encore les armes ; et enfin il ne resta que les Samnites , qui furent exterminés.

* Qu'on s'imagine cette tète monstrueuse des peuples d'Italie , qui , par le suffrage de chaque homme , couduisoit le reste du monde.

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