CHAPITRE IX
se les faire donner; les assemblées furent de véritables conjurations ; on appela comices une troupe de quelques séditieux ; l'autorité du peuple , ses lois, lui-même, devinrent des choses chimériques; et l'anarchie fut telle , qu'on ne put plus savoir si le peuple avoit fait une ordonnance, ou s'il ne l'avoit point faite *.
On n'entend parler dans les auteurs que des divisions qui perdirent Rome; mais on ne voit pas que ces divisions y étoient nécessaires : qu'elles y avoient toujours été, et qu'elles y dévoient toujours être. Ce fut uniquement la grandeur de la république qui fit le mal , et qui changea en guerres civiles les tumultes populaires. Il falloit bien qu'il y eût à Rome des divisions : et ces guerriers si fiers , si audacieux , si terribles au dehors , ne pouvoient pas être bien modérés au dedans. Demander dans un état libre des gens hardis dans la guerre et timides dans la paix, c'est vouloir des choses impossibles : et, pour règle générale, toutes les fois qu'on verra tout le monde tranquille dans im état qui se donne le nom de république , on peut être assuré que la liberté n'y est pas.
Ce qu'on appelle union dans un corps politique est une chose très équivoque; la vraie est une imion d'harmonie qui fait que toutes les parties , quelque opposées qu'elles nous paroissent, con-
-' Voyez, les Letircs de Ciccron à Attiais, liv. ix , lettre xiii.
courent au bien général de la société, comme des dissonances dans la musique concourent à l'accord total. Il peut y avoir de l'union dans un état où l'on ne croit voir que du trouble , c'est-à-dire une harmonie d'où résulte le bonheur, qui seul est la vraie paix. Il en est comme des parties de cet univers éternellement liées par l'action des unes et la réaction des autres.
Mais dans l'accord du despotisme asiatique, c'est-à-dire de tout gouvernement qui n'est pas modéré , il y a toujours une division réelle. Le laboureur, l'homme de guerre, le négociant, le magistrat, le noble, ne sont joints que parce que les uns oppriment les autres sans résistance; et, si l'on y voit de l'union , ce ne sont pas des citoyens qui sont unis , mais des corps morts ensevelis les uns auprès des autres.
Il est vrai que les lois de Rome devinrent impuissantes pour gouverner la république; mais c'est une chose qu'on a vue toujours, que de bonnes lois, qui ont fait qu'une petite république devient grande , lui deviennent à charge lorsqu'elle s'est agrandie; parce qu'elles étoient telles que leur effet naturel étoit de faire un grand peuple , et non pas de le gouverner.
Il y a bien de la différence entre les lois bonnes et les lois convenables ; celles qui font qu'un peuple se rend maître des autres, et celles qui