‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 5 sur 129 · CHAPITRE I. Q · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. Q

ce qui donna à ceux-ci des victoires qui ne les corrompirent point, et qui leur laissèrent toute leur pauvreté.

S'ils avoient rapidement conquis toutes les villes voisines , ils se seroient trouvés dans la décadence à l'arrivée de Pyrrhus, des Gaulois, et d'Annibal; et , par la destinée de presque tous les états du monde, ils auroient passé trop vite de la pauvreté aux richesses, et des richesses à la corruption.

Mais Rome , faisant toujours des efforts et trouvant toujours des obstacles, faisoit sentir sa puissance sans pouvoir l'étendre , et , dans une circonférence très petite , elle s'exerçoit à des vertus qui dévoient être si fatales à l'univers.

Tous les peuples d'Italie n'étoient pas également belliqueux : les Toscans étoient amollis par leurs richesses et par leur luxe; les Tarentins , les Capouans , presque toutes les villes de la Campanie et de la grande Grèce , languissoient dans l'oisiveté et dans les plaisirs. Mais les Latins, les Herniques, les Sabins , les Eques , et les Volsques , aimoient passionnément la guerre; ils étoient autour de Rome ; ils lui firent une résistance inconcevable , et furent ses maîtres en fait d'opiniâtreté.

Les villes latines étoient des colonies d'Albe , qui furent fondées par Latinus Sylvius ^ Outre

' Comme on le voit dans un traité intitulé Origo gentU romanœ, ({u'on croit être d'Aurelius Victor, chap. xvir.

I O GRANDEUR ET DiÉCADENCE DES ROMAINS. '

une origine commune avec les Romains, elles avoient encore des rites communs; etServiusTullius * les avoit engagées à faire bâtir un temple dans Rome pour être le centre de l'union des deux peuples. Ayant perdu une grande bataille auprès du lac Régille , elles furent soumises à une alliance et une société de guerre avec les Romains '.

On vit manifestement, pendant le peu de temps que dura la tyrannie des décemvirs , à quel point l'agrandissement de Rome dépendoit de sa liberté. L'état sembla avoir perdu l'ame qui le faisoit mouvoir ^.

Il n'y eut plus dans la ville que deux sortes de gens; ceux quisouffroient la servitude, et ceux qui pour leurs intérêts particuliers cherchoient à la faire souffrir. Les sénateurs se retirèrent de Rome comme d'une ville étrangère; et les peuples voisins ne trouvèrent de résistance nulle part.

Le sénat ayant eu le moyen de donner une paie aux soldats, le siège de Veïes fut entrepris: il dura dix ans. On vit un nouvel art chez les Romains et une autre manière de faire la guerre;

* Denys d'Halicarnasse , liv. iv.

* Voyez dans Denys d'Halicarnasse, liv. iv, un des traités faits avec eux,

* Sous prétexte de donner au peuple des lois écrites , ils se saisirent du gouvernement. Voyer Denys d'Halicarnasse, liv. xi, pag. 680

Page 1