CHAPITRE XI
armées auprès de Rome ; mais elle n'avoit pas souffert non plus que l'Italie fût entièrement dégarnie de troupes : cela fit qu'on tint des forces considérables dans la Gaule cisalpine , c'est-à-dire dans le pays qui est depuis le Rubicon , petit fleuve de laRomagne, jusqu'aux Alpes. Mais, pour assurer la ville de Rome contre ces troupes, on fit le célèbre sénatus'consulte , que l'on voit encore gravé sur le chemin de Rimini a Césène , par lequel on dévouoit aux dieux infernaux, et l'on déclaroit sacrilège et parricide quiconque , avec une légion , avec une armée ou avec une cohorte , passeroit le Rubicon.
A un gouvernement si important, qui tenoit la ville en échec, on en joignit un autre plus considérable encore; c'étoit celui de la Gaule transalpine , qui comprenoit les pays du midi de la France, qui, ayant donné à César l'occasion de faire la guerre pendant plusieurs années à tous les peuples qu'il voulut, fit que ses soldats vieillirent avec lui , et qu'il ne les conquit pas moins que les barbares. Si César n'avoit point eu le gouvernement de la Gaule transalpine, il n'auroit point corrompu ses soldats ni fait respecter son nom par tant de victoires. S'il n'avoit pas eu celui de la Gaule cisalpine. Pompée auroit pu l'arrêter au passage des Alpes; au lieu que, dès le commencement de la guerre, il fut obUgé d'abandonner
l'Italie ; ce qui fit perdre à son parti la réputation , qui dans les guerres civiles est la puissance même.
La même frayeur qu'Annibal porta dans Rome après la bataille de Cannes, César l'y répandit lorsqu'il passa le Rubicon. Pompée éperdu ne vit, dans les premiers moments de la guerre, de parti à prendre que celui qui reste dans les affaires désespérées ; il ne sut que céder et que fuir ; il sortit de Rome , y laissa le trésor public ; il ne put nulle part retarder le vainqueur ; il abandonna une partie de ses troupes, toute l'Italie, et passa la mer.
On parle beaucoup de la fortune de César ; mais cet homme extraordinaire avoit tant de grandes qualités sans pas un défaut, quoiqu'il eût bien des vices, qu'il eût été bien difficile que, quelque armée qu'il eût commandée, il n'eût été vainqueur, et qu'en quelque république qu'il fût né, il ne l'eût gouvernée.
César, aprèsavoir défait leslieutenants de Pompée en Espagne, alla en Grèce le chercher lui-même. Pompée , qui avoit la côte de la mer et des forces supérieures, étoit sur le point de voir l'armée de César détruite par la misère et la faim : mais comme il avoit souverainement le foible de vouloir être approuvé, il ne pouvoit s'empêcher de prêter l'oreille aux vains discours de ses gens qui le rail-