CHAPITRE XI. lOI
loient ou l'accusoient sans cesse ^ Il veut, disoit l'un , se perpétuer dans le commandement , et être, comme Agamemnon , le roi des rois. Je vous avertis , disoit un autre , que nous ne mangerons pas encore cette année des figues de Tusciilum. Quelques succès particuliers qu'il eut achevèrent de tourner la tète à cette troupe sénatoriale. Ainsi, pour n'être pas blâmé , il fit une chose que la postérité blâmera toujours, de sacrifier tant d'avantages, pour aller avec des troupes nouvelles combattre une armée qui avoit vaincu tant de fois.
Lorsque les restes de Pharsale se furent retirés en Afrique , Scipion , qui les commandoit, ne voulut jamais suivre l'avis de Caton de traîner la guerre en longueur: enflé de quelques avantages, il risqua tout , et perdit tout : et , lorsque Brutus et Cassius rétablirent ce parti , la même précipitation perdit la république une troisième fois'.
Vous remarquerez que, dans ces guerres civiles qui durèrent si long-temps , la puissance de Rome s'accrut sans cesse au dehors. Sous Marins , Sylla , Pompée , César, Antoine , Auguste , Rome , toujours plus terrible, acheva de détruire tous les rois qui restoient encore.
' Voyez Plularque , Vie de Pompée.
*Cela est bien expliqué dans Appien, de la Guerre civile , liv. iv, chaj). cviii etsuiv. L'armée d'Octave et d'Antoine auroit péri de faim si l'on n'avoit pas donné la bataille.
I ou GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS.
Il n'y a point d'état qui menace si fort les autres d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre civile. Tout le monde, noble, bourgeois, artisan, laboureur, y devient soldat: et, lorsque par la paix les forces y sont réunies , cet état a de grands avantages sur les autres, qui n'ont guère que des citoyens. D'ailleurs , dans les guerres civiles , il se forme souvent de grands hommes , parce que , dans la confusion , ceux qui ont du mérite se font jour, chacun se place et se met à son rang; au lieu que, dans les autres temps, on est placé, et on l'est presque toujours tout de travers. Et , pour passer de l'exemple des Romains à d'autres plus récents , les François n'ont jamais été si redoutables au dehors qu'après les querelles des maisons de Bourgogne et d'Orléans, après les troubles de la Ligue , après les guerres civiles de la minorité de Louis XIII et de celle de Louis XIV. L'Angleterre n'a jamais été si respectée que sous Cromwell après les guerres du long parlement. Les Allemands n'ont pris la supériorité sur les Turcs qu'après les guerres civiles d'Allemagne. Les Espagnols , sous Philippe V, d'abord après les guerres civiles pour la succession, ont montré en Sicile une force qui a étonné l'Europe : et nous voyons aujourd'hui la Perse renaître des cendres de la guerre civile , et humilier les Turcs.