CHAPITRE XIV. l3l
dire à lui-même ' : or on ne sauroit croire combien cette décadence du pouvoir du peuple avilit l'ame des grands. Lorsque le peuple disposoit des dignités , les magistrats qui les briguoient faisoient bien des bassesses; mais elles étoient jointes à une certaine magnificence qui les cachoit , soit qu'ils donnassent des jeux ou de certains repas au peuple, soit qu'ils lui distribuassent de l'argent ou des grains : quoique le riiotif fût bas, le moyen avoit quelque chose de noble , parce qu'il convient toujours à un grand homme d'obtenir par des libéralités la faveur du peuple. Mais lorsque le peuple n'eut plus rien à donner, et que le prince, au nom du sénat, disposa de tous les emplois, on les demanda, et on les obtint par des voies indignes ; la flatterie , l'infamie , les crimes , furent des arts nécessaires pour y parvenir.
Il ne paroît pourtant point que Tibère voulût avilir le sénat : il ne se plaignoit de rien tant que du penchant qui entraînoit ce corps à la servitude ; toute sa vie est pleine de ses dégoûts là dessus : mais il étoit comme la plupart des hommes, il vouloit des choses contradictoires; sa politique générale n'étoit point d'accord avec ses passions particulières. Il auroit désiré un sénat libre et capable de faire respecter son gouvernement; mais il vouloit aussi un sénat qui satisfît à tous
' Tacite, Annal., liv. r, chap, xv. Dion, liv. liv.
1 3a GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS.
les moments ses craintes, ses jalousies, ses haines : enfin l'homme d'état cédoit continuellement à Ihomme.
Nous avons dit que le peuple avoit autrefois obtenu des patriciens qu'il auroit des magistrats de son corps qui le défendroient contre les insultes et les injustices qu'on pourroit lui faire. Afin qu'ils fassent en état d'exercer ce pouvoir, on les déclara sacrés et inviolables ; et on ordonna que quiconque maltraiteroit Xin tribun de fait ou par paroles seroit sur-le-champ puni de mort. Or les empereurs étant revêtus de la puissance des tribuns, ils en obtinrent les privilèges; et c'est sur ce fondement qu'on fit mourir tant de gens , que les délateurs purent faire leur métier tout à leur aise, et que l'accusation de lèse-majesté, ce crime, dit Pline, de ceux à qui on ne peut point imputer de crime , fut étendu à ce qu'on voulut.
Je crois pourtant que quelques uns de ces titres d'accusation n'étoient pas si ridicules qu'ils nous paroissent aujourd'hui; et je ne puis penser que Tibère eût fait accuser un homme pour avoir vendu avec sa maison la statue de l'empereur; que Domitien eût fait condamner à mort une femme pour s'être déshabillée devant son image , et un citoyen parce qu'il avoit la description de toute la terre peinte sur les murailles de sa chambre, si ces actions n'avoient réveillé dans l'esprit des Ro-