‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 70 sur 129 · CHAPITRE XIV. l · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. l

mains que l'idée qu'elles nous donnent à présent. Je crois qu'une partie de cela est fondée sur ce que, Rome ayant changé de gouvernement, ce qui ne nous paroît pas de conséquence pouvoit l'être pour lors : j'en juge par ce que nous voyons aujourd'hui chez une nation qui ne peut pas être soupçonnée de tyrannie, où il est défendu de boire à la santé d'une certaine personne.

Je ne puis rien passer qui serve à faire connoître le génie du peuple romain, 11 s'étoit si fort accoutumé à obéir et à faire sa félicité de la différence de ses maîtres , qu'après la mort de Germanicus il donna des marques de deuil, de regret et de désespoir, que l'on ne trouve plus parmi nous. Il faut voir les historiens décrire la désolation publique^ si grande, si longue, si peu modérée : et cela n'étoit pas joué; car le corps entier du peuple n'affecte, ne flatte, ni ne dissimule.

Le peuple romain, qui n'avoit plus de part au gouvernement , composé presque d'affranchis ou de gens sans industrie qui vivoient aux dépens du trésor public, ne sentoit que son impuissance; il s'affligeoit comme les enfants et les femmes, qui se désolent par le sentiment de leur foiblesse : il étoit mal ; il plaça ses craintes et ses espérances sur la personne de Germanicus ; et cet objet lui étant enlevé, il tomba dans le désespoir.

' Voyez Tacite, Uv. ii, chap. lxxxii.

Il n'y a point de gens qui craignent si fort les malheurs que ceux que la misère de leur condition pourroit rassurer , et qui devroient dire avec Andromaque : Plût a Dieu que Je craignisse! H y a aujourd'hui à Naples cinquante mille hommes qui ne vivent que d'herbe , et n'ont pour tout bien que la moitié d'un habit de toile : ces gens-là , les plus malheureux de la terre, tombent dans un abattement affreux à la moindre fumée du Vésuve ; ils ont la sottise de craindre de devenir malheureux.

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