‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 73 sur 129 · CHAPITRE XV. iSq · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV. iSq

silence d'un citoyen austère , enivrés des applaudissements de la populace, ils parvenoient à s'imaginer que leur gouvernement faisoit la félicité publique , et qu'il n'y avoit que des gens mal intentionnés qui pussent le censurer.

Caligula étoit un vrai sophiste dans sa cruauté : comme il descendoit également d'Antoine et d'Auguste, il disoit qu'il puniroit les consuls s'ils célébroient le jour de réjouissance établi en mémoire de la victoire d'Actium , et qu'il les puniroit s'ils ne le célébroient pas ; et Drusille , à qui il accorda les honneurs divins, étant morte, c'étoitun crime de la pleurer, parce quelle étoit déesse, et de ne la pas pleurer, parce qu'elle étoit sa sœur.

C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses humaines. Qu'on voie dans l'histoire de Rome tant de guerres entreprises, tant de sang répandu, tant de peuples détruits, tant de grandes actions, tant de triomphes, tant de politique, de sagesse , de prudence , de constance , de courage; ce projet d'envahir tout, si bien formé, si bien soutenu , si bien fini , à quoi aboutit-il qu'à assouvir le bonheur de cinq ou six monstres? Quoi ! ce sénat n'avoit fait évanouir tant de rois que pour tomber lui-même dans le plus bas esclavage de quelques uns de ses plus indignes citoyens , et s'exterminer par ses propres arrêts! On n'élève donc sa puissance que pour la voir mieux ren-

I 4o GRANDEUR ET DECADENCE DES ROMAINS.

versée! les hommes ne travaillent à augmenter leur pouvoir que pour le voir tomber contre euxmêmes dans de plus heureuses mains î

Caligula ayant été tué, le sénat s'assembla pour établir une forme de gouvernement. Dans le temps qu'il délibéroit, quelques soldats entrèrent dans le palais pour piller : ils trouvèrent dans un lieu obscur un homme tremblant de peur ; c'étoit Claude : ils le saluèrent empereur.

Claude acheva de perdre les anciens ordres en donnant à ses officiers le droit de rendre la justice '. Les guerres de Marius et de Sylla ne se faisoient que pour savoir qui auroit ce droit des sénateurs ou des chevaliers^; une fantaisie d'un imbécille l'ôta aux uns et aux autres : étrange succès d'une dispute qui avoit mis en combustion tout l'univers.

Il n'y a point d'autorité plus absolue que celle du prince qui succède à la république ; car il se trouve avoir toute la puissance du peuple qui n'avoit pu se limiter lui-même. Aussi voyons-nous axijourd'hui les rois de Danemarck exercer le

• Auguste avoit établi les procurateurs ; mais ils n'avoient point de juridiciion , et , quand on ne leur obéissoit pas, 11 falloit qu'ils recourussent à l'autorité du gouverneur de la province ou du préteur. Mais sous Claude ils eurent la juridiction ordinaire , comme lieutenants de la province : ils jugèrent encore des affaires fiscales ; ce qui mit les fortunes de tout le monde entre leurs mains.

' Voyez Tacite, Annal. ^Yw. xir, chap. Liv.

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