CHAPITRE XV. l4l
pouvoir le plus arbitraire qu'il y ait en Europe.
Le peuple ne fut pas moins avili que le sénat et les chevaliers. Nous avons vu que, jusqu'au temps des empereurs, il avoit été si belliqueux, que les armées qu'on levoit dans la ville se disciplinoient sur-le-champ , et alloient droit à l'ennemi. Dans les guerres civiles de Vitellius et de Vespasien , Rome , en proie à tous les ambitieux et pleine de bourgeois timides , trembloit devant la première bande de soldats qui pouvoit s'en approcher.
La condition des empereurs n'étoit pas meilleure : comme ce n'étoit pas une seule armée qui eût le droit ou la hardiesse d'en élire un , c'étoit assez que quelqu'un fût élu par une armée pour devenir désagréable aux autres, qui lui nommoient d'abord un compétiteur.
Ainsi , comme la grandeur de la république fut fatale au gouvernement républicain, la grandeur de l'empire le fut à la vie des empereurs. S'ils n'avoient eu qu'un pays médiocre à défendre , ils n'auroient eu qu'une principale armée , qui , les ayant une fois élus, auroit respecté l'ouvrage de ses mains.
Les soldats avoient été attachés à la famille de César , qui étoit garante de tous les avantages que leur avoit procurés la révolution. Le temps vint que les grandes familles de Rome furent toutes
extermiuées par celle de César , et que celle de César, dans la personne de Néron, périt ellemême. La puissance civile, qu'on avoit sans cesse abattue, se trouva hors d'état de contrebalancer la militaire; chaque armée voulut faire un empereur.
Comparons ici les temps. Lorsque Tibère commença à régner, quel parti ne tira-t-il pas du sénat*! Il apprit que les armées d'Illyrie et de Germanie s'étoient soulevées; il leur accorda quelques demandes , et il soutint que c'étoit au sénat à juger des autres ^ ; il leur envoya des députés de ce corps. Ceux qui ont cessé de craindre le pouvoir peuvent encore respecter l'autorité. Quand on eut représenté aux soldats comment, dans une armée romaine , les enfants de l'empereur et les envoyés du sénat romain couroient risque de la vie^ , ils purent se repentir, et aller jusqu'à se punir eux-mêmes'^ ; mais quand le sénat fut entièrement abattu , son exemple ne toucha personne. En vain Othon harangue-t-il ses soldats pour leur parler de la dignité du sénat ^ : en vain Vitellius
' Tacite , Annal. , llv. i.
* Cœtera senatui servanda. Ibid. , chap. axv.
^ Voyez la harangue de Qermanicus. Ibid. , chap. xiii.
4 Gaudebai cœdibus miles, quasi semet absolveret. Tacite, Annal. , li v. i , chap. xLiv. On révoqua dans la suite les privilèges extorqués. Tacite , ibid.
^Ibid., Hist., Yiy. x, chap. lxxxiv.
cn.iPiTRE XV. 143
envoie-t-il les principaux sénateurs pour faire sa paix avec Vespasien ' : on ne rend point dans un moment aux ordres de l'état le respect qui leur a été ôté si long-temps. Les armées ne regardèrent ces députés que comme les plus lâches esclaves d'un maître qu'elles avoient déjà réprouvé.
C'étoit ime ancienne coutume des Romains que celui qui triomphoit distribuoit quelques deniers à chaque soldat : c'étoit peu de chose *. Dans les guerres civiles , on augmenta ces dons ^. On les faisoit autrefois de l'argent pris sur les ennemis : dans ces temps malheureux on donna celui des citoyens ; et les soldats vouloient un partage là où il n'y avoit pas de butin. Ces distributions n'avoient lieu qu'après une guerre : Néron les fit pendant la paix. Les soldats s'y accoutumèrent; et ils frémirent contre Galba , qui leur disoit avec courage qu'il ne savoit pas les acheter, mais qu'il savoit les choisir.
Galba , Othon ^, Vitellius , ne firent que passer.
' Tacite, il>id., liv. m, chap. lxxx.
' Voyez dans Tite - Live les sommes distribuées dans divers triomphes. L'esprit des capitaines étoit de porter beaucoup d'argent dans le trésor public, et d'en donner peu aux soldats.
' Paul Emile , dans un temps où la grandeur des conquêtes avoit fait augmenter les libéralités , ne distribua que cent deniers à chaque soldat : mais César en donna deux mille ; et son exemple fut suivi par Antoine et Octave , par Brutus et Cassius. Voyez Dion et Appien.
4 Suscepere duo manipidares imperium popidi romani transfercndum , et (ramtulenmt. Tacite, Hist., liv. i, chap. xxv.
Vespasien fut élu comme eux par les soldats : il ne songea, dans tout le cours de son règne, qu'à rétablir l'empire , qui avoit été successivement occupé par six tyrans également cruels , presque tous furieux , souvent imbécilles , et, pour comble de malheur, prodigues jusqu'à la folie.
Tite, qui lui succéda, fut les délices du peuple romain. Domitien fit voir un nouveau monstre plus cruel ou du moins plus implacable que ceux qui l'avoient précédé, parce qu'il étoit plus timide.
Ses affranchis les plus chers, et, à ce que quelques uns ont dit , sa femme même , voyant qu'il étoit aussi dangereux dans ses amitiés que dans ses haines , et qu'il ne mettoit aucunes bornes à ses méfiances ni à ses accusations , s'en défirent. Avant de faire le coup , ils jetèrent les yeux sur un successeur, et choisirent Nerva, vénérable vieillard.
Nerva adopta Trajan , prince le plus accompli dont l'histoire ait jamais parlé. Ce fut un bonheur d'être né sous son règne ; il n'y en eut point de si heureux ni de si glorieux pour le peuple romain. Grand homme d'état , grand capitaine , ayant un cœur bon qui le portoit au bien, un esprit éclairé qui lui montroit le meilleur, une ame noble, grande , belle; avec toutes les vertus n'étant extrême sur aucune ; enfin l'homme le plus propre