‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 78 sur 129 · CHAPITRE XVI. i4q · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI. i4q

travaille depuis quinze ans à abolir clans ses états le gouvernement civil pour y établir le gouvernement militaire. Je ne veux point faire des réflexions odieuses sur ce dessein : je dirai seulement que, par la nature des choses , deux cents gardes peuvent mettre la vie d'un prince en sûreté , et non pas quatre-vingt mille ; outre qu'il est plus dangereux d'opprimer un peuple armé qu'un autre qui ne l'est pas.

Commode succéda à Marc-Aurèle son père. C'étoit un monstre qui suivoit toutes ses passions et toutes celles de ses ministres et de ses courtisans. Ceux qui en délivrèrent le monde mirent en sa place Pertinax , vénérable vieillard , que les soldats prétoriens massacrèrent d'abord.

Us mirent l'empire à l'enchère , et Didius Julien l'emporta par ses promesses : cela souleva tout le monde; car, quoique l'empire eût été souvent acheté , il n'avoit pas encore été marchandé. Pescennius Niger, Sévère et Albin furent salués empereurs; et Julien, n'ayant pu payer les sommes immenses qu'il avoit promises, fut abandonné par ses soldats.

Sévère défit Niger et Albin : il avoit de grandes qualités; mais la douceur, cette première vertu des princes, lui manquoit.

La puissance des empereurs pouvoit plus aisément paroître tyrannique que celle des princes

1 5o GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS.

de nos jours. Comme leur dignité étoit un assemblage de toutes les magistratures romaines, que, dictateurs sous le nom d'empereurs , tribuns du peuple, proconsuls, censeurs, grands pontifes, et , quand ils vouloient , consuls , ils exerçoient souvent la justice distributive ; ilspouvoient aisément faire soupçonner que ceux qu'ils avoient condamnés, ils les avoient opprimés : le peuple jugeant ordinairifment de l'abus de la puissance par la grandeur de la puissance, au lieu que les rois d'Europe, législateurs et non pas exécuteurs de la loi, princes et non pas juges, se sont déchargés de cette partie de l'autorité qui peut être odieuse ; et, faisant ^ux-mêmes les grâces, ont commis à des magistrats particuliers la distribution des peines.

Il n'y a guère eu d'empereurs plus jaloux de leur autorité que Tibère et Sévère : cependant ils se laissèrent gouverner, l'un par Séj an, l'autre par Plautien , d'une manière misérable.

La malheureuse coutume de proscrire, introduite par Sylla , continua sous les empereurs : et il falloit même qu'un prince eût quelque vertu pour ne la pas suivre; car, comme ses ministres et ses favoris jetoient d'abord les yeux sur tant de confiscations, ils ne lui parloient que de la nécessité de punir, et des périls de la clémence.

Les proscriptions de Sévère firent que plusieurs

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