CHAPITRE XVI. l5l
soldats de Niger ^ se retirèrent chez les Parthes * : ils leur apprirent ce qui manquoit à leur art militaire , à faire usage des armes romaines , et même à en fabriquer; ce qui fit que ces peuples, qui s'étoient ordinairement contentés de se défendre, furent dans la suite presque toujours agresseurs ^.
Il est remarquable que, dans cette suite de guerres civiles qui s'élevèrent continuellement, ceux qui avoient les légions d'Europe vainquirent presque toujours ceux qui avoient les légions d'Asie 'î; et l'on trouve dans l'histoire de Sévère qu'il ne put prendre la ville d'Atra en Arabie , parce que, les légions d'Europe s'étant mutinées, il fut obligé de se servir de celles de Syrie.
On sentit cette différence depuis qu'on commença à faire des levées dans les provinces ^ ; et
' Hérodien , Vie de Sévère.
' Le mal continua sous Alexandre. Artaxerxès , qui rétablit l'empire des Perses, se rendit formidable aux Romains , parce que leurs soldats, par caprice ou par libertinage, désertèrent en foule vers lui. Abrégé de Xiphilin , du liv. ixxx de Dion.
' C'est-à-dire les Perses qui les suivirent.
^ Sévère défît les légions asiatiques de Niger ; Constantin , celles de Licinius. Vespasien , quoique proclamé par les armées de Syrie , ne fit la guerre à Vitellius qu'avec des légions de Mœsie , de Pannonie et de Dalmatie. Cicéron, étant dans son gouvernement, écrivoit au sénat qu'on ne pouvoit compter sur les levées faites en Asie, Constantin ne vainquit Maxence , dit Zosime , que par sa cavalerie. Sur cela voyez ci-après le septième alinéa du chap. xxii.
5 Auguste rendit les légions des corps fixes, et les plaça dans les
elle fut telle entre les légions qu'elles étoient entre les peuples mêmes, qui , par la nature et par l'éducation , sont plus ou moins propres pour la guerre.
Ces levées, faites dans les provinces, produisirent un autre effet : les empereurs, pris ordinairement dans la milice, furent presque tous étrangers et quelquefois barbares ; Rome ne fut plus la maîtresse du monde , mais elle reçut des lois de tout l'univers.
Chaque empereur y porta quelque chose de son pays , ou pour les manières , ou pour les moeurs, ou pour la police, ou pour le culte : et Héliogabale alla jusqu'à vouloir détruire tous les objets de la vénération de Rome , et ôter tous les dieux de leurs temples pour y placer le sien.
Ceci , indépendamment des voies secrètes que Dieu choisit et que lui seul connoît , servit beaucoup à l'établissement de la religion chrétienne ; car il n'y avoit plus rien d'étranger dans l'empire, et l'on y étoit préparé à recevoir toutes les coutumes qu'un empereur voudroit introduire.
On sait que les Romains reçurent dans leur ville les dieux des autres pays. Ils les reçurent en conquérants ; ils les faisoient porter dans les
provinces. Dans les premiers temps , on ne faisoit de levées qu'à Home, ensuite chez les Latins, après dans l'Italie, enfin dans les provinces.
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triomphes : mais lorsque les étrangers vinrent eux-mêmes les établir, on les réprima d'abord. On sait de plus que les Romains avoient coutume de donner aux divinités étrangères les noms de celles des leurs qui y avoient le plus de rapport : mais lorsque les prêtres des autres pays voulurent faire adopter à Rome leurs divinités sous leurs propres noms, ils ne furent pas soufferts; et ce fut un des grands obstacles que trouva la religion chrétienne.
On pourroit appeler Caracalla , non pas un tyran, mais le destructeur des hommes. Caligula, Néron et Domitien bornoient leurs cruautés dans Rome; celui-ci alloit promener sa fureur dans tout l'univers.
Sévère avoit employé les exactions d'un long règne et les proscriptions de ceux qui avoient suivi le parti de ses concurrents à amasser des trésors immenses.
Caracalla , ayant commencé son règne par tuer de sa propre main Géta son frère , employa ses richesses à faire souffrir son crime aux soldats, qui aimoient Géta, et disoient qu'ils avoient fait serment aux deux enfants de Sévère, et non pas à un seul.
Ces trésors amassés par des princes n'ont presque jamais que des effets funestes : ils corrompent le successeur, qui en est ébloui ; et , s'ils ne gâtent
pas son cœur, ils gâtent son esprit. 11 forme d'abord de grandes entreprises avec une puissance qui est d'accident, qui ne peut pas durer , qui n'est pas naturelle , et qui est plutôt enflée qu'agrandie.
Caracalla augmenta la paye des soldats ; Macrin écrivit au sénat que cette augmentation alloit à soixante et dix millions ^ de drachmes ^. Il y a apparence que ce prince enfloit les choses ; et si l'on compare la dépense de la paye de nos soldats d'aujourd'hui avec le reste des dépenses publiques , et qu'on suive la même proportion pour les Romains, on verra que cette somme eût été énorme.
11 faut chercher quelle étoit la paye du soldat romain. Nous apprenons d'Oroze que Domitien augmenta d'un quart la paye établie 3. 11 paroît, par le discours d'un soldat dans Tacite 4^ qu'à la mort d'Auguste elle étoit de dix onces de cuivre. On trouve dans Suétone ^ que César avoit doublé la paye de son temps. Pline ^ dit qu'à la seconde guerre Punique on l'avoit diminuée d'un cin-
» Sept mille myriades. Dion , in Macrin,
* La drachme attique étoit le denier romain , la huitième partie de l'once , et la soixante-quatrième partie de notre marc.
3 II l'augmenta en raison de soixante et quinze à cent.
4 Annales , liv. i, chap. xvii.
5 Vie de César.
^ Histoire naturelle, liv. xxxiir , art. xiii. Au lieu de donner dix onces de cuivie pour vingt , on en donna seize.