CHAPITRE XVI. l6l
Les princes des grands états ont ordinairement peu de pays voisins qui puissent être l'objet de leur ambition : s'il y en avoit eu de tels, ils auroient été enveloppés dans le cours de la conquête. Ils sont donc bornés par des mers, des montagnes et de vastes déserts que leur pauvreté fait mépriser. Aussi les Romains laissèrent-ils les Germains dans leurs forêts , et les peuples du nord dans leurs glaces ; et il s'y conserva , ou même il s'y forma des nations qui enfin les asservirent eux-mêmes.
Sous le règne de Gallus , un grand nombre de nations, qui se rendirent ensuite plus célèbres, ravagèrent l'Europe ; et les Perses , ayant envahi la Syrie , ne quittèrent leurs conquêtes que pour conserver leur butin.
Ces essaims de Barbares qui sortirent autrefois du nord ne paroissent plus aujourd'hui. Les violences des Romains avoient fait retirer les peuples du midi au nord : tandis que la force qui les contenoit subsista, ils y restèrent; quand elle fut affoiblie, ils se répandirent de toutes parts ^. La même chose arriva quelques siècles après. Les conquêtes de Charlemagneetses tyrannies avoient une seconde fois fait reculer les peuples du midi au nord : sitôt que cet Empire fut affoibli , ils se
' On voit à quoi se réduit la fameuse question , pourquoi le nord n'est plus si peuplé qu'autrefois.
MONTESQUIEU. T. II. . î^
■portèrent une seconde fois du nord au midi. Et si aujourd'hui un prince faisoit en Europe les mêmes ravages, les nations repoussées dans le nord, adossées aux limites de l'univers , y tiendroient ferme jusqu'au moment qu'elles inonderoient et conquerroient l'Europe une troisième fois.
L'affreux désordre qui étoit dans la succession à l'empire étant venu à son comble , on vit paroître, sur la fin du règne de Valérien et pendant celui de Gallien son fils, trente prétendants divers , qui , s'étant la plupart entredétruits, ayant eu un règne très court, furent nommés tyrans.
Valérien ayant été pris par les Perses, et Gallien son fils négligeant les affaires, les Barbares pénétrèrent partout ; l'Empire se trouva dans cet état où il fut environ un siècle après en Occident ' ; et il auroit dès lors été détruit sans un concours heureux de circonstances qui le relevèrent.
Odenat , prince de Palmyre , allié des Romains , chassa les Perses , qui avoient envahi presque toute l'Asie. La ville de Rome fit une armée de ses citoyens qui écarta les Barbares qui ven oient la piller. Une armée innombrable de Scythes, qui passoient la mer avec six mille vaisseaux, périt par les naufrages , la misère , la faim , et sa gran-
' Cent cinquante ans après , sous Honorlus , les Barbares l'envahirent.