‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 82 sur 129 · CHAPITRE XVI. iSq · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI. iSq

gigantesque et la force de son corps l'avoient fait connoître.

Il fut tué avec son fils par ses soldats. Les deux premiers Gordiens périrent en Afrique. Maxime , Balbin et le troisième Gordien furent massacrés. Philippe, qui avoit fait tuer le jeune Gordien, fut tué lui-même avec son fils; et Dèce, qui fut élu en sa place , périt à son tour par la trahison de Gallus^

Ce qu'on appeloit l'empire romain dans ce siècle-là étoit une espèce de république irrégulière , telle à peu près que l'aristocratie d'Alger, où la milice , qui a la puissance souveraine , fait et défait un magistrat qu'on appelle le dey; et peutêtre est-ce une règle assez générale que le gouvernement militaire est à certains égards plutôt républicain que monarchique.

Et qu'on ne dise pas que les soldats ne prenoient de part au gouvernement que par leurs désobéissances et leurs révoltes : les harangues que les empereurs leur faisoient ne furent-elles pas à la fin du genre de celles que les consuls et les

' Casaubon remarque, sur l'histoire augustale, que, dans les cent soixante années qu'elle contient , il y eut soixante-dix personnes qui eurent, justement ou injustement, le titre de César: adeo erant in illo principatu, quem tamen omncs mirantur, comitia imperii semper incerta. Ce qui fait bien voir la différence de ce gouvernement à celui de France, où ce royaume n'a eu, en douze cents ans de temps, que soixante-trois rois.

1 6o GRANDEUR ET DECADENCE DES ROMAIIVS.

tribuns avoient faites autrefois au peuple? Et quoique les armées n'eussent pas un lieu particulier pour s'assembler, qu'elles ne se conduisissent point par de certaines formes , qu'elles ne fussent pas ordinairement de sang-froid, délibérant peu et agissant beaucoup, ne disposoientelles pas en souveraines de la fortune publique? Et qu'étoit-ce qu'un empereur, que le ministre d'un gouvernement violent, élu pour l'utilité particulière des soldats?

Quand l'armée associa à l'empire Philippe ^ , qui étoit préfet du prétoire du troisième Gordien, celui-ci demanda qu'on lui laissât le commandement entier, et il ne put l'obtenir; il harangua l'armée pour que la puissance fût égale entre eux, et il ne l'obtint pas non plus ; il supplia qu'on lui laissât le titre de césar , et on le lui refusa ; il demanda d'être préfet du prétoire , et on rejeta ses prières; enfin il parla pour sa vie. L'armée, dans ses divers jugemens, exerçoit la magistrature suprême.

Les barbares , au commencement inconnus aux Romains, ensuite seulement incommodes, leur étoient devenus redoutables. Par l'événement du monde le plus extraordinaire, Rome avoit si bien anéanti tous les peuples, que, lorsqu'elle fut vaincue elle-même , il sembla que la terre en eût enfanté de nouveaux pour la détruire.

' Voyez Jules Capltolin.

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