‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 85 sur 129 · CHAPITRE XVII. l6S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. l6S

comme les grands- visirs de ces temps-là, et faisoient à leur gré massacrer les empereurs pour se mettre à leur place , furent fort abaissés par Constantin , qui ne leur laissa que les fonctions civiles , et en fit quatre au lieu de deux.

La vie des empereurs commença donc à être plus assurée ; ils purent mourir dans leur lit , et cela sembla avoir un peu adouci leurs moeurs ; ils ne versèrent plus le sang avec tant de férocité. Mais, comme il falloit que ce pouvoir immense débordât quelque part, on vit un autre genre de tyrannie , mais plus sourde : ce ne furent plus des massacres , mais des jugements iniques, des formes de justice qui sembloient n'éloigner la mort que pour flétrir la vie : la cour fut gouvernée et gouverna par plus d'artifices , par des arts plus exquis , avec un plus grand silence : enfin, au lieu de cette hardiesse à concevoir une mauvaise action et de cette impétuosité à la commettre, on ne vit plus régner que les vices dès âmes foibles et des crimes réfléchis.

Il s'établit un nouveau genre de corruption. Les premiers empereurs aimoient les plaisirs ; ceux-ci la mollesse : ils se montrèrent moins aux gens de guerre ; ils furent plus oisifs , plus livrés à leurs domestiques, plus attachés à leurs palais, et plus séparés de l'empire.

Le poison de la cour augmenta sa force à mesure

qu'il fut plus séparé: on ne dit rien, on insinua tout; les grandes réputations furent toutes attaquées; et les ministres et les officiers de guerre furent mis sans cesse à la discrétion de cette sorte de gens qui ne peuvent servir l'état ni souffrir qu'on le serve avec gloire ^

Enfin cette affabilité des premiers empereurs , qui seule pouvoit leur donner le moyen de connoître leurs affaires , fut entièrement bannie. Le prince ne sut plus rien que sur le rapport de quelques confidents, qui, toujours de concert, souvent même lorsqu'ils sembloient être d'opinion contraire, ne faisoient auprès de lui que l'office d'un seul.

Le séjour de plusieurs empereurs en Asie, et leur perpétuelle rivalité avec les rois de Perse, firent qu'ils voulurent être adorés comme eux; et Dioclétien, d'autres disent Galère, l'ordonna par un édit.

Ce faste et cette pompe asiatique s'établissant, les yeux s'y accoutumèrent d'abord ; et , lorsque Julien voulut mettre de la simplicité' et de la modestie dans ses manières, on appela oubli de la dignité ce qui n'étoit que la mémoire des anciennes mœurs.

Quoique depuis Marc-Aurèle il y eût eu plu-

' Voyez ce que les auteurs nous disent de la cour de Constantin , de Valens , etc.

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sieurs empereurs, il n'y avoit eu quuii empire; et l'autorité de tous étant reconnue dans la province , c'étoit une puissance unique exercée par plusieurs.

Mais Galère et Constance Chlore n'ayant pu s'accorder, ils partagèrent réellement l'empire '; et par cet exemple , qui fut suivi dans la suite par Constantin , qui prit le plan de Galère et non pas celui de Dioclétien , il s'introduisit une coutume qui fut moins un changement qu'une révolution.

De plus , l'envie qu'eut Constantin de faire une ville nouvelle, la vanité de lui donner son nom, le déterminèrent à porter en Orient le siège de l'empire. Quoique l'enceinte de Rome ne fût pas à beaucoup près si grande qu'elle est à présent , les faubourgs en étoient prodigieusement étendus^ : l'Italie , pleine de maisons de plaisance, n'étoit proprement que le jardin de Home; les laboureurs étoient en Sicile , en Afrique , en Egypte ^, et les jardiniers en Italie : les terres n'étoient presque cultivées que par les esclaves des citoyens romains. ]Mais , lorsque le siège de l'empire fut établi en Orient, Rome presque tout entière y

' Voyez Oroze , liv. vu , et Auréllus Victor.

» Exsnatiantia tecta multas adJidcre urbes, dit Pline , Hisi. na(., liv. iir.

^ On portoit autrefois d'Italie , dit Tacite , du blé dans les provinces reculées, et elle n'est pas encore stérile; mais nous cultivons plutôt l'Afrique et l'Egypte , et nous aimons mieux exposer aux accidents la vie du peuple romain. Annales, liv. xii , chap. xi.iii.

passa , les grands y menèrent leurs esclaves, c'està-dire presque tout le peuple ; et l'Italie fut privée de ses habitants.

Pour que la nouvelle ville ne cédât en rien à l'ancienne, Constantin voulut qu'on y distribuât aussi du blé, et ordonna que celui de l'Egypte seroit envoyé à Constantinople, et celui de l'Afrique à Romej ce qui , me semble, n'étoit pas fort sensé.

Dans le temps de la république , le peuple romain , souverain de tous les autres , devoit naturellement avoir part aux tributs : cela fit que le sénat lui vendit d'abord du blé à bas prix , et ensuite le lui donna pour rien. Lorsque le gouvernement fut devenu monarchique, cela subsista contre les principes de la monarchie : on laissoit cet abus à cause des inconvénients qu'il y auroit eu à le changer. Mais Constantin fondant une ville nouvelle l'y établit sans aucune bonne raison.

Lorsqu' Auguste eut conquis l'Egypte, il apporta à Rome le trésor des Ptolomées : cela y fit à peu près la même révolution que la découverte des Indes a faite depuis en Europe , et que de certains systèmes ont faite de nos jours. Les fonds doublèrent de prix à Rome ' ; et comme Rome

' Suétone, in j4ugnst. Oroze, liv. vi. Rome avoit eu souvent de^ ces révolutions. J'ai dit que les trésors de Macédoine qu'on y apjiorta avoient fait cesser tous les tributs. Cicéron , des Offices, liv^ ii.

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