‹ Œuvres de P. Corneille (volume 2)Chapitre 1 sur 240 · COMÉDIE · texte numérisé non relu

COMÉDIE

PREFACE DE VOLTAIRE

LêA Suite du Menteur ne réussit point. Serait-il permis de dire qu'avec quelques changemens elle ferait au théâtre plus d'eflfet que le Menteur mêmel L'intrigue de cette seconde pièce espagnole est beaucoup plus intéressante que la première. Dès que l'intrigue attache , le succès ne dépend plus que de quelques embellissemens , de quelques convenances, que peut-être Corneille négligea trop dans les derniers actes de cette pièce.

Monsieur^

Je vous aybis bien dit que le Menteur ne seroit pas le dernier emprunt ou larcin que je ferois chez les Espagnols : en voici une suite qui est encore tirée du même original, et dont Lope a traité le sujet sous le titre de Amarsine saber à quien. Elle n'a pas été si heureuse au théâtre que l'autre , quoique plus remplie de beaux sentinients et de beaux vers. Ce n'est pas que j'en veuille accuser ni le défaut des acteurs, ni le mauvais jugement du peuple; la faute en est toute à moi,' qui devois mieux

prendre mes mesures , et choisir des sujets plus répondants au goût de mon auditoire. Si j etois de ceux qui tiennent que la poésie a pour but de profiter aussi-bien que de plaire , je tâcherois de vous persuader que celle-ci est beaucoup meilleure que l'autre y à cause que Dorante y paroît beaucoup plus honnête homme , et donne des exemples de vertu à suivre ; au lieu qu'en l'autre il ne donne que des imperfections à éviter ; mais pour moi , qui tiens , avec Aristote et Horace , que notre art n'a pour but que le divertissement, j'avoue qu'il est ici bien inoins à estimer qu'eu la première comédie^ puisqi^e 9, avec ses .mauvaises habitudes ^ il a perdu presque toutes ses grâces , et cpi'il semble avoir quitté la meilleure part d^ ses agréments lorsqu'il a voulu se corriger d« ses défauts. Votts me dire:? que je suis bîeu îojurieux au métier qui me fait eonuQÎtre, d*eu ravaler le but si bas que de le réduire à plaire au peuple ^ et <pe je suis bien hardi tout ensemble de prendre pour garants de mon opinion les deux maitresi dont ceux du parti contraire se

fortifient. A cda^ \e vous dirai ({ne ceux-* là même qui mettent si haut le but de Fart sont injurieux à l'artiMn, dont ils ravalent Sautant plus le miérite, qu'ils pensant relever la* dignité de sa profession , parce que , s'il est obligé de prendre soin de l'util^; , il évite seulement une faute quand il s'en acquitte , et n'est digne d'au^ cune louange. C'est mon Horace qui me lap*prend: »

Non laudem merui.

En effet ^ monsieur , vous ne loueriez pas beaucoup un homme pour avoir réduit un poëme dramatique dans l'unité de jour et de lieu ^ parce que les lois du théâtre le lui pi^cri^ vent 9 et que s^ns cela son ouvrage ne seroit qu'un monstre. Pour moi , j'estime extrême* ment ceux qui mêlent l'utile au délectable , et d'autant plus qu'ils n'y sont pas obligés par le$ règles de la poésie : je suis biea ai^ de dire avec notre docteur ;

Oinne tulitpunctum qui nUscuit utile dtdcL Mais je dénie qu'ils faillent contre ces règles,

8 ÉPITÎIE.

lorsqu'ils ne, Ty mêlent pas , et les .blâme seu^ lement de me s'être pas propose un objet assez digne d'eux ^ ou , si yous me permettez de parier un peu chrétienaement ^ de n'ayoir pas eu assez de cbarité pour prendre l'occasion de donner en passant quelque instruction à ceux qui les écoutent ou qui les lisent ^ mais , pourvu .qu'ils aient trouyé le moyen de plaire., ils sont quittes envers leur art; et s'ils pèchent, ce n'est pas contre lui, c'est contre les bonnes mœurs et contre leur auditoire. Pour vous faire voir le sentiment d'Horace lànlessus , je n'ai qu'à répéter ce que j'en ai déjà pris ; puisqu'il ne tient pas qu'on soit digne de louange quand on n'a fait que s'acquitter de ce qu'on doit, et qu'il en donne tant à celui qui joint l'utile à l'agréable, il est aisé d'en conclure qu'il tient que celui-là fait plus qu'il n'étoit obligé de faire. Quant à Aristote, je ne crois pas que ceux du parti contraire aient d'assez bons yeux pour trouver le mot d'utilité dans tout son Artpoé-^ tique : quand il recherche la cause de la poéisie , il, ne l'attribue qu'au plaisir que les hommes

reçoivent de rimitation; et^^ comparant Tune à l'autre les parties de la tragédie , il préfère la fable aux mcmirs^ seul^nent jpour ce qu'elle contient tout ce quil y a d'agréable dans le poëme^.et c'est pour cela qu'il l'appelle l'âme de la .tragédie» Cependant, quand on y mêle quelque utilité, ce doit être principalement dans cette partie qui r^a^ de les mœurs , et que ce grand, homme toutefois ne tient point du tout nécesisaire , puisqu'il permet de la retrancher entièrement, et demeure d'accord qu\)n peut faire une tragédie sans mœurs. Or, pcftir ne vous pas donner mauvaise impression à la comédie du Menteur , qui a donné lieu à cette suite , que vous pourriez juger être simplement faite pour plaire , et n'avoir pas ce noble mélange.de l'utilité , d'autant qu'elle semble violer une autre maxime , qu'on veut tenir pour indubitable^ touchant la récompense des bonnes actions et la punition des mauvaises , il ne sera peut-être pas hors de propos que je vous dise là-dessus ce que je pense. Il est certain que les actions de Dorante ne sont pas bonnes mora-*

lo ÉPITRE.

lement , n'étant que fourbes et menteries ; et nëanmoios il obtient enfin ice qu'il souhaite ^ puisque la vraie Lucrèce est en cette pièce sa dernière inclination. Ainsi ^ si cette maxime est une véritable règle du théâtre^ )'ai failli; et si c'est en ce point seul que copsiste Futilité de la poésie , je n'y en ai point mêlé. Pour le premier, je n'ai qu'à vous dire que cette règle imaginaire est entièrement contre la pratique des anciens; et, sans aller chercher des exemples parmi les Grecs, Sénèque, qui en a tiré presque tous ses sujets , nous en fournira assez : Médée brave Jason après avoir brûlé le palais royal , fait périr le roi et sa fille , et tué ses enfants ; dans la Troade, Ulysse précipite Astyanax, et Pyrrhus immole Polyxène, tous deux împuné-* ment ; dans jigamemnon, il est assassiné par sa femme et par son adultère qui s'empare de son tréne , sans qu'on voie tomber de foudre sur leurs têtes ; Atrée même, dans le Thyeste, triomphe de son misérable frère, après lui avoir fait manger ses enfants : et , dans les comédies de Plante et de Térence , que voyons-nous autre

chose qae de jeunes fous qui , après avoir , par quelque tromperie y tire de Targent de leurs pères pour dépenser à la suite de leurs amours déréglées , sont en^n richement mariés ^ et des esclaves qui, après avoir conduit toute Fintrigue et servi d^ Qiinistres a leurs débauches^ obtiennent leur liberté pour récompense ? Ce sont des exanples qui ne seroient non plus propre^ à imiter que les mauvaises finesses de notre Menteur. Vouç me demanderez en quoi donc consiste cette utilité de la poésie , qui en doit être un des grands ornements, et qui relève si hfiut le mérite du poète quapd il en enrichit son ouvrage. J^en trouve deux à mon sens : Tune empruntée de la morale , l'autre qui lui est particulière : celle4à se rencontre aux sentences et réflexions que Ton peut a^oitement semer presque partout ^ celle-ci en la naïve peinture des vices et des vertus. Pourvu qu'on les sache mettre en leur jour, et les faire con*noître par leurs véritables c^ractèreç, celles-ci ^ se feront ainjer , quoique malheureuses , et ceux-là se feront détester, quoique triomphants.

Et comme le portrait d'une laide femme ne laisse pas d'être beau , et qu'il n'est pas besoin d'avertir que l'original n'en est pas aimable pour empêcher qu'on l'aime , il en est de même de notre peinture parlante; quand le crime est bien peint de ses couleurs , quand les imperfections sont bien figurées, il n'est pas besoin d'en faire voir un mauvais succès à la fin pour avertir qu'il ne les faut pas imiter : et je m'assure que, toutes les fois que le Menteur a été réprésenté, bien qu'on l'ait vu sortir du théâtre pour aller épouser l'objet de ses derniers désirs, il n'y a eu personne qui se soit proposé son exemple pour acquérir une maîtresse , et qui n'ait pris toutes ses fourbes , quoique heureuses, pour des friponneries d'écolier , dont il faut qu'on se corrige avec soin, si l'on veut passer pour honnête homme. Je vous dirois qu'il y a encore une autre utilité propre à la tragédie, qui est la purgation des passions ; mais ce n'est pas ici le lieud'en parler, puisque ce n'est qu'une comédie que je vous présente. Vous y pourrez rencontrer en quelques endroits ces deux sortes

ÉPITRE, i3

d'utilités dont je vous viens d'entretenir. Je voudrois que le peuple y eût trouvé autant d'agréable , afin que je vous pusse présenter quelque chose qui eût mieux atteint le but de Fart. Telle qu'elle est, je vous la donnç, aussi* bien que la première, et demeure de tout mon cœur.

Moi^SIEUR,

Votre très humble «erviteur , P. Corneille.

PERSONNAGES

DORANTE

C L I T O N , valet de Dorante.

CLÉANDRE, gentilhomme de Lyon.

MÉLISSE^ sœur de Cléandre.

PHILISTE, ami de Dorante, et amoureux de

Mélisse.

LYSE, femme de chambre de Mélisse.

Un Prévôt.

La scène est à Jjyon.

La !^tlik■ lu. Mt-niririr, ApIp UJ. Se, 3.

Page 1